Prologue. C’est bizarre, on dirait que Miss a une oreille plus grande que l’autre. Je n’avais jamais remarqué. Enfin c’est pas non plus comme si j’étais réputée physionomiste, ah ah.

Acte 1. La dissymétrie ne fait plus de doute, et c’est renflé sous l’oreille. Serait-ce parce qu’elle tient la tête penchée de ce côté depuis des années, depuis ce qu’on avait soupçonné être un AVC ? Est-ce qu’un différentiel de vascularisation pourrait expliquer…

Acte 2. D’après la description, la véto pense à une otite ou un abcès. Cependant ce n’est pas chaud et ne paraît pas douloureux. Miss se comporte comme d’habitude. Cette ex-sauvageonne accompagne mes longues journées de télétravail de son ronflotement depuis le divan. Avec l’arrivée du froid, elle ne sort même plus pour faire ses besoins et passe chaque nuit à l’intérieur. Finies les missions « infiltration » de sa jeunesse, maintenant c’est squattage en règle ! (Bon faut pas espérer la prendre dans les bras ni l’avoir sur les genoux hein. Quand même. On a sa dignité.)

Acte 3. L’œil de Miss commence à se fermer et couler. Je décide de profiter du rendez-vous mensuel de Bimini et arrive vaille que vaille à la faire entrer dans la cage de transport. Zyva, les miou-miou commencent… ce n’est pas parce qu’elle est devenue un chat de salon que ça autorise à l’amener chez la véto, oh ! Le diagnostic tombe comme un couperet : tumeur. A cet endroit, ça ne s’opère pas, c’est douloureux et ça évolue vite : 3 mois si c’est « gentil », 1 mois si c’est « méchant ». J’encaisse.

Acte 4. Son œil se rouvre un jour suite à l’effet des piqûres et se referme aussitôt. Je n’observe pas d’évolution au niveau de la taille de la tumeur bien que ce soit difficile à dire. Sa tête fait pitié : la moitié droite gonflée, l’oreille déformée, l’œil fermé suppurant et croûté, le nez pas beaucoup mieux, les vibrisses toutes collées, l’arrière-train qui n’est plus lavé, la respiration ronflante en permanence… Et cependant elle mange, elle ronronne, elle ne fuit pas les contacts et se comporte comme d’habitude.

Acte 5. La durée d’action des piqûres a cessé, je ne vois pas spécialement de différence mais je préfère qu’elle reçoive une nouvelle dose, ne sachant pas combien elle souffre. Retour chez la véto et discussion sur le difficile thème du « quand faut-il dire adieu »… Elle m’explique que si j’attends un signal clair du genre ne plus manger ou se planquer dans un coin, il sera déjà trop tard. Qu’un véto ne peut pas dire « c’est le moment », que par contre il peut dire « à partir de maintenant je suis d’accord ». Ensuite elle me regarde en face et elle dit : à partir de maintenant je suis d’accord.

Epilogue. Une semaine plus tard. Miss ne sort plus, ne joue plus, mange moins, et pour la première fois elle m’a délicatement pincé les doigts pour me signaler que la caresse lui faisait mal. J’avais demandé un signal pour cette décision tellement difficile à prendre, je l’ai reçu… C’est le dernier voyage chez la véto. Le bout du chemin pour Miss. Arrivée là-bas elle saute de la table et gratte à la fenêtre pour sortir… l’évasion ne sera pas celle qu’elle croyait.

sP1300838