Bande-son : Mano Solo – Trop de silence

Le village de montagne abandonné d’Escartín

Nous empruntons la même route qu’hier, cette fois jusqu’à Bergua. Sur les 10 derniers kilomètres, il s’agit davantage d’une piste que d’une route ! Le revêtement est dans un état de détérioration plus qu’avancé, même à l’aune de critères belgikistanais😆

Ce village très ancien fut important dans la région et ne manque pas de patrimoine à admirer. Il s’est retrouvé presque dépeuplé pendant des années, à présent la dynamique s’inverse et ça fait plaisir.

Il manque un morceau de la cloche et elle a une grande fêlure. Il y a une autre cloche plus petite. Au pied de ce clocher-tour se trouvent des tombes fleuries.

Malgré les citations d’Epicure, crânes de vache peints et autres détails sympathiques, nous ne nous y attarderons pas : le chemin des champignons nous appelle😉

Sous un arbre, le chemin est recouvert de fruits mûrs faisant le délice de centaines de guêpes surexcitées. Gloups !! Pas d’alternative, il faut passer là… Un peu effrayant mais pas de piqûres à signaler.

Le chemin muletier s’enfonce dans l’ombre rafraîchissante, il est encore très bien pavé par endroits.

Ambiance jungle avec une drôle de sculpture🙂

Deux passerelles permettent de franchir les ruisseaux de la Pera et Forcos, ensuite le chemin remonte le long du barranco Forcos (qui va devenir le barranco Otal).

Une maison très isolée se trouve là, avec de surprenants panneaux annonçant des boissons fraîches ?!😯

La cascade est presque à sec. En nous retournant nous voyons au loin Bergua, noyé dans l’immensité de la forêt.

Ce bâtiment semble un abri pour les bergers et/ou leurs troupeaux. La date 1872 est gravée sur le linteau ainsi que dans l’embrasure de la porte.


Inscription latérale en noir : A. CASETA FERRER DESCANSADOR

Nous apercevons notre destination, le village dépeuplé d’Escartín (alt. 1360m), situé à peu près au milieu de nulle part :

Les terrasses, impressionnantes, accueillaient diverses cultures : blé, avoine, pommes de terre et légumes.

Et nous voici à la première maison, ou du moins ce qu’il en reste.

Des carcasses soigneusement nettoyées sont dispersées sur l’herbe, signe de fréquentation par les vautours. Ils ne sont pas présents aujourd’hui mais un autre oiseau fait le guet depuis le faîte du toit.


Año 1917

Un escalier à l’ancienne mode, c’est-à-dire des dalles plates ressortant du mur en porte-à-faux :

Cet effondrement semble relativement récent car la mousse et les ronces n’ont pas encore colonisé les poutres en bois comme c’est le cas ailleurs.

Nous découvrons une première cheminée aragonaise, qui ne sera pas la seule.

Une vache se dissimule sur cette photo😉

Les vaches abîment les maisons, mais il faut reconnaître qu’elles aident à garder ouvertes les rues (cfr. ci-dessus).


† AÑO DE 1853 ? ou 1893 ?

Le village vivait de l’élevage mais c’étaient principalement des troupeaux d’ovins et caprins (moutons et chèvres). Il y avait aussi des poules, des lapins, des porcs… c’était une économie de subsistance.

Les maisons sont grandes et les détails architecturaux soignés.

Fenêtre avec volets ou fenêtre avec barreaux pour votre chambre ?😉

C’est ici que nous pique-niquerons. Recto / verso :

Nous découvrons un puits à eau.

Il y avait 18 maisons. Le pic de population se serait produit au milieu du 18e siècle avec 178 habitants, en 1910 il en restait encore 137.

Nous nous engagerons précautionneusement à l’intérieur car le plancher craint. Nous trouvons un lit, un soulier, une brouette, un meuble…

…et ceci que nous n’avons pas pu identifier. Est-ce que cela servait pour le grain ? pour la laine ?

Juste à côté, sur le sol, un petit tas de poudre de pigment bleu intense. Un nid d’oiseau. Une pièce sans plancher. Des chiffres écrits sur le mur. Un coffre. Un escalier. Presque un inventaire à la Prévert.

Ce qu’il reste de la belle Casa Pedro Escartin :

La vie était rude sans eau courante, sans électricité, sans route d’accès. Les gens ont émigré petit à petit vers de plus grandes villes. Il n’y avait plus que 6 familles dans les années 1950.

Au final deux frères sont restés vivre là tout seuls pendant un an, avant de quitter eux aussi. C’était en 1967 (1966 selon le cahier dans l’église), ils sont allés à Bergua. La Casa Navarro était leur maison :

Aujourd’hui le village est tristement en ruines, même si c’est l’un des mieux conservés que nous ayons vus.

La végétation a envahi les ruelles, les façades, les toits, et jusqu’à l’intérieur des granges et des maisons. En contrepartie certains se gavent de mûres !

Certains tentent d’interdire l’accès aux vacas.

J’aime beaucoup le soin apporté aux murs en pierres sèches et à leurs ouvertures, qu’il s’agisse des portes, des fenêtres ou des arches.

Nous arrivons sur la place du village.

La gravure du linteau nous apprend qu’il s’agissait de la forge : HERRERIA AÑO 1920.

A côté se trouve la fontaine (fuente) et le lavoir peint en bleu. Une tête sculptée s’y trouve.

Il y a des miracles à Escartín : des piliers s’ouvrent en fleur sous la pression, des murs penchent ou se bombent, des clés de voûte souffrent… et pourtant tout cela tient encore debout, malgré tout.

Les planches ont été mises en travers pour éviter que les vaches ne tombent dans le trou. La gravure recouverte de mousse indique 1905. Certaines maisons sont bien plus anciennes, la casa O Royo porte la date de 1612 par exemple.

Ici on voit bien l’utilisation du buis pour les planchers et toitures :

Une maison plus récente équipée d’un balcon, d’une gouttière et d’une fenêtre joliment sculptée où l’on devine encore le bleu de cobalt.

Oui j’aime les arches😉


Año 1887

Là, je dois sérieusement revoir mon hypothèse que les fers à cheval fichés dans les murs servaient pour attacher les bestiaux…:mrgreen:

Il y avait plein d’affiches annonçant différentes festivités à Escartín. Il semble que certains s’attachent à garder vivantes les traditions de fêtes et de danses du village😉

Il faut être prudent quand on passe devant les maisons car certaines sont occupées…

Et il ne serait pas bon de surprendre ou faire paniquer lesdits occupants ! ^^’

Un tapis de crocus d’automne qui ne rend pas grand chose en photo :


Un petit PR-HU-117 pour Alcib😉

Entrons dans l’école. Cela ne se voit pas beaucoup ainsi mais cette armoire et ce mur étaient couverts de signatures et de témoignages de 1979 à nos jours.

Il s’agit notamment de descendants qui viennent découvrir le village de leur mère ou de leur père, et qui s’interrogent à juste titre :
Porque no se ver todos aqui un día?
Porque no salvar iglesia, escuela y algunas casas?

Allons voir la remarquable église San Julián, d’origine romane, dont le clocher nous nargue depuis le début.

Il a beau ne plus avoir de toit et être lézardé, il a encore fière allure non ?


IHS

Sous le porche, la porte est fermée par une ficelle et barrée pour les vaches. Remarquez le linteau fissuré dont une pierre ne tient plus que par habitude.

La nef est un peu trop sombre pour prendre des photos correctes sans trépied. Voici le chœur. Sur un autel voisin se trouvent des images votives et des bougies.

L’autre côté, disons le narthex si ça peut s’appliquer ici, où l’on distingue le début de l’escalier (très dangereux) vers le clocher :

Partout cela fourmille de détails : un gros cœur bleu sculpté au-dessus du bénitier, les colonnes dont les chapiteaux gravés sont tous différents, les étoiles et les fleurs peints au ciel de la nef, les clés de voûte sculptées, d’anciens motifs géométriques peints dans les parties rouges…

La cloche n’est pas en reste, avec sa riche et délicate ornementation. Elle date de 1904 et est malheureusement amputée d’un gros morceau au niveau de la pince. Ça la déséquilibre et de ce fait elle repose contre le mur.

Comme à Otal, elle est dédiée à Santa Barbara, protectrice de la foudre.

Des pierres tombales sont présentes dans la nef ainsi que dans le mur extérieur de l’église, autour de laquelle se trouve un petit cimetière. On y retrouve les dalles-blocs verticales vues par ailleurs.

Vue sur la Casa Ferrer depuis le haut du clocher :

Sous le porche se trouve une boîte aux lettres avec un livre d’or inauguré par José María Satué Sanromán qui est né à Escartín en 1941. Il y a vécu jusque dans les années 1960 et est l’auteur de plusieurs livres.

Nous sommes descendus voir sa maison, la Casa Ferrer (photo d’époque) et sa belle chaminera. Nous n’y sommes pas entrés, la porte de la cour ne s’ouvrait pas. Certains éléments sont partis au musée de Sabiñanigo.

Nous poursuivons nos déambulations. C’est fou le nombre de carcasses de vaches qu’on peut trouver (je vous les épargne !)

Tiens, une maison qui porte un numéro ! La splendide cour intérieure n’est plus qu’une immense bouse, ce n’est pas évident de la franchir sans en avoir jusqu’aux chevilles voire plus:mrgreen:

Il reste encore les banquettes en bois entourant le foyer de la cheminée.

Là-haut, outre une magnifique charpente, il reste un lit métallique, une tourie, des casiers en plastiques, des sacs à gravats, des tuyaux… bon ok le contenu hétéroclite d’un grenier, quoi !🙂

Nous ne nous lassons pas du charme des lieux…

Détail sur un portail :

Ci-dessous je crois, sans certitude, que c’est la cheminée de la casa Lacasa (le nom ne s’invente pas !😉 ).

Linteau triangulaire :

Le petit cagibi abrite un râtelier.

Au revoir Escartín. Il est 17h, temps pour nous de prendre le chemin du retour.

Nous rejoignons Bergua assez rapidement, vers 18h15 nous sommes déjà à la voiture. Étonnamment elle est mouillée alors que là-haut nous n’avons pas eu une goutte de pluie de la journée.

Je ne vous avais pas montré le porche de l’église, il en vaut la peine même si la photo est pourrie :

Nous nous rendons à Torla, où nous apprenons qu’il y a un quiproquo concernant la chambre que nous pensions avoir réservée. Et bien sûr tout est plein partout.

Nous sommes dirigés vers un hôtel tenu par la même famille, à Broto. Finalement ce n’est pas pour nous déplaire car l’environnement y est beaucoup plus calme que Torla🙂

Nous prendrons une pizza au resto La Tea, il y a beaucoup de monde mais ça vaut la peine d’attendre !