Depuis Noël il se plaignait auprès du médecin généraliste : il maigrissait, avait des douleurs, fatiguait, perdait l’appétit, avait le souffle court, etc. En 2011 déjà, il lui avait signalé des douleurs dans cette zone.

On lui a conseillé un cardiologue, le cœur était normal. Lui, il disait avoir mal au pancréas. Il faut dire que ses trois sœurs ont eu des problèmes à cet organe, de quoi justifier d’y regarder de plus près ? Non, apparemment non.

On lui a répondu : pas du tout, d’après la prise de sang le pancréas est normal, ce sont les poumons ! On l’a envoyé chez une pneumologue, finalement il a eu un scanner des poumons. Elle ne parvenait pas à trouver son mal, elle a reprogrammé un scanner de contrôle pour voir comment ça évoluait, on a eu l’impression qu’elle temporisait en espérant une guérison spontanément. Ça n’a pas été le cas.

Alors ils ont récolté du ‘matériel’ dans les poumons mais là non plus, les analyses n’ont pas permis d’identifier ce qu’il avait. Par contre elles ont permis d’exclure plein de choses, notamment que ce soit un cancer. Qu’ils ont dit.

Il a fini par écouter nos conseils de prendre un autre avis, et il a été voir un médecin interniste-oncologue. En premier lieu il a pensé à une certaine maladie orpheline. Après des analyses sanguines poussées, il a trouvé que le pancréas n’était pas normal et a prescrit une IRM. Enfin.

Lors de la biopsie des poumons demandée par la pneumologue, ils ont trouvé des nodules et le chirurgien a dit qu’il n’avait jamais vu un cas pareil, sans expliciter. Durant sa semaine d’hospitalisation, ils n’ont pas prétendu lui libérer une place pour l’IRM car ce n’était pas une « urgence vitale » mais seulement « un bilan » selon eux. Durant une fraction de seconde j’ai ressenti l’urgence vitale de foutre mon poing dans la gueule de cette souriante toubib.

Il a donc dû attendre son rendez-vous dans un autre hôpital. Il s’est inquiété de savoir si les agrafes qu’on lui avait posées suite à l’opération n’allaient pas gêner pour la RMN, les grands pontes ont dit non non, ça va juste un peu chauffer. Sauf que dans l’autre hôpital, ils n’étaient pas de cet avis. Ils lui ont refusé l’IRM, postposée de deux semaines.

Les résultats de la biopsie sont tombés vendredi soir, le lendemain de leur anniversaire de mariage. L’interniste a annoncé un cancer du pancréas avec métastases aux poumons. On ne peut pas l’opérer, il doit commencer d’urgence une chimiothérapie. En commençant par une seule molécule pour voir comment son corps réagit car il est affaibli. Demain on lui pose un port-a-cath.

C’est l’un des cancers les plus agressifs, c’est même le seul pour lequel la mortalité a continué d’augmenter ces 40 dernières années.

6 mois. C’est la survie médiane des patients non opérables et métastatiques selon wikipédia. « Médiane » ça veut dire que la moitié des gens meurent avant. Autant dire que c’est foudroyant.

Une des raisons pour lesquelles le pronostic est si mauvais, c’est précisément… le diagnostic tardif. Seulement 15% des patients sont diagnostiqués assez tôt pour être candidats à la chirurgie – chirurgie qui permet d’obtenir un taux de survie à 5 ans de l’ordre de 20%.

Or on aurait pu commencer à le soigner il y a 7 mois.

S E P T. M O I S. B O R D E L.

Voire 5 ans.

Je suis en colère. Choquée. Bouleversée. Désemparée.

Ma sœur semble philosophe, ma mère est en état de choc. Lui aussi, même si secrètement il s’attendait déjà à ce que ce soit grave. Il avait dit à ma mère, avant même le rendez-vous fatidique, qu’elle devait se préoccuper davantage des papiers, apprendre à gérer tout ça, qu’il pourrait partir plus vite qu’on ne croit… et qu’il voulait aller chez le coiffeur. Pour qu’on ait une belle image de lui à garder. J’ai eu le cœur en miettes en entendant cela.

J’aime tellement mon Papa, je ne peux même pas envisager ce qui l’attend… ces souffrances, cette fin qui semble si inéluctable, si proche, si terrible… je refuse, ce n’est pas possible, c’est une erreur ! Les larmes s’arrêteront-elles un jour de couler ?

J’ai parfois l’impression que tout cela est irréel, que ça n’arrive pas vraiment à lui, que c’est dans un monde parallèle… Un mauvais roman avec un goût amer de déjà-lu.

Je suis juste une enfant qui ne veut pas perdre son Papa.
Pas si tôt.
Pas si vite.
Pas comme ça.