Ce matin nous quittons définitivement notre chambre d’hôte perdue dans la nature pour nous installer plus à l’ouest.

Le trajet commence mal : à peine partis, nous tombons sur une file en train de se former dans une grand-rue descendante. Comme les voitures sont à l’arrêt, je sors à tout hasard pour me renseigner et voir si je peux aider à quelque chose, pensant à une panne ou un accident… et là c’est l’horreur. Je vois quelqu’un couché en plein milieu de la route, un peu plus bas, avec quelques personnes autour.

Étant secouriste je cours jusque là, le cœur battant. Cette vieille dame traversait la route lorsqu’elle s’est fait renverser par une voiture conduite par un homme encore plus âgé. Il ne l’a pas vue, répète-t-il navré à tout un chacun. C’est le cadet de nos soucis d’établir les responsabilités.

Cela s’est produit il y a peu de temps, une autre secouriste l’a déjà mise à peu près en PLS et est en train de téléphoner aux secours. La vieille dame a un œil entrouvert mais est inconsciente, son visage est fort tuméfié, elle saigne de la tête et du nez. Une de ses chaussures et son caddie de courses ont été projetés au loin. Une coulée pourpre colonise lentement le bitume.

Dieu merci elle respire. Mal, mais elle respire ! Je m’agenouille et dénoue précautionneusement le foulard autour de son cou. Je lui parle, aucune réaction mais je continue. Je me souviens qu’en pareil cas le sens de l’ouïe est le dernier qu’on perd, et le premier qu’on retrouve. Je pose légèrement ma main sur son épaule, un contact c’est rassurant… en espérant qu’elle le sente.

Sa respiration semble de plus en plus laborieuse, il y a quelque chose qui la gêne. Au bruit, je dirais du sang dans la gorge. Sa position me préoccupe, la tête n’est pas suffisamment penchée pour permettre l’évacuation. J’en parle à l’autre secouriste, ainsi que de mes craintes de déplacer sa tête étant donné ses blessures. C’est un dilemme car si nous la manipulons nous risquons d’aggraver ses blessures, si nous ne la bougeons pas elle risque de s’étouffer. Finalement je trouverai une alternative qui, à mon grand soulagement, suffira à stabiliser sa respiration sans devoir la bouger.

L’autre secouriste est encore toujours au GSM, en train de causer avec le centre de secours. Le dialogue me paraît surréaliste. Ils veulent savoir l’âge de la dame. Vieille, on vous dit ! Oui mais 70 ? 80 ? plus ? Ils insistent oO’ Je dis à la secouriste, suffisamment fort pour espérer qu’ils m’entendent : on s’en fout, qu’ils envoient la réa, point ! Je suis choquée par cette perte de temps alors que chaque minute compte.

Quelque part dans ma tête, je prends note que quelqu’un a pris l’initiative de mettre un gilet fluo et de faire la circulation pour dévier le flot de voitures au loin. En fait c’est AàG, comme je l’apprendrai plus tard. Ce n’est pas du luxe : la plupart de celles qui étaient dans la file ont fait demi-tour, mais beaucoup d’autres arrivent sur cette route passante. Le triangle signalant l’accident ne suffit pas.

Je continue à surveiller la respiration de la dame inconsciente, à lui parler, la rassurer, l’encourager, lui expliquer qu’on s’occupe d’elle et que l’ambulance est en train d’arriver. Sauf qu’elle n’arrive pas. L’autre secouriste me dit qu’elle ne comprend pas comment ils peuvent mettre autant de temps alors qu’ils sont juste à côté.

Un 3e secouriste arrive, avec une couverture de survie qu’il étend sur la dame. Il fait plutôt chaud pour nous, avec le soleil et l’émotion, mais nous ne sommes pas étendus par terre en état de choc. Le côté argenté est placé à l’intérieur pour réverbérer la chaleur. Il prend son pouls.

On entend une sirène se rapprocher et finalement un véhicule d’urgence arrive, ce sont les pompiers. Le soulagement ressenti est de courte durée : ils prennent en charge la victime mais en gros ils ne peuvent pas faire grand chose, il faut attendre le SAMU et son équipement. On regarde si on ne trouve pas une pièce d’identité dans le caddie, en vain. Je demande à tout hasard qu’on retrouve sa chaussure, ça peut sembler dérisoire mais souvent les victimes se préoccupent fort de leurs effets personnels. Je me dis qu’elle sera contente de ne pas l’avoir perdue à son réveil. En réalité on ne peut plus faire grand chose alors on s’occupe et se rend utile comme on peut.

Pareil pour les pompiers d’ailleurs : faute de mieux, ils font la circulation. On installe leurs quelques cônes pour diriger les automobilistes vers une rue latérale mais, malgré cela et malgré les gyrophares, certaines bagnoles forcent le passage. Pour se retrouver obligés à faire demi-tour ensuite bien sûr, sauf l’un d’eux qui passe avec ses roues à peut-être un mètre de la tête de cette femme qui agonise, sans que son comportement ne le choque. Ni mon engueulade d’ailleurs. Ben oui, elle a eu le mauvais goût de se faire écraser dans le carrefour qu’il doit emprunter, vous comprenez. Ça me met hors de moi, en plus il aimerait manifestement bien que je me pousse un peu, et aussi que je déplace ce cône qui le gêne. Qu’il rêve ! Qu’il roule dessus et j’espère que ça abîmera sa bagnole !

Comme les pompiers ont peu de cônes, j’emprunte des triangles supplémentaires pour barrer les voies de circulation, mais je laisse un passage central suffisant pour l’ambulance à venir. Du coup un gros monospace s’engage au culot. Furieuse, je tends le bras vers le haut de la rue pour lui intimer l’ordre de faire demi-tour. Il râle, engage la marche arrière et appuie sur l’accélérateur, je n’ai que le temps de hurler « stop » : il remontait à fond la caisse droit sur le triangle qu’il venait de contourner. Pour le même prix ça aurait pu être non pas un triangle mais un 2e piéton fauché. Il freine sec et râle encore plus, genre « faudrait savoir ce que vous voulez ». Bon sang, ce que ces automobilistes égocentriques et indisciplinés m’excèdent… enfin quelque part ça me permet de relâcher la pression.

Le SAMU arrive enfin. Je ne sais pas combien de temps ils ont mis, car évidemment les minutes paraissent très longues en pareil cas mais, quand même, c’était exagéré (certainement plus d’une demi-heure). Nous ne sommes pourtant pas en rase campagne ! Ils s’efforcent de stabiliser son état sur place avant de la transporter à l’hôpital. Il n’y a toujours pas le moindre policier ou gendarme pour s’occuper de la circulation ou des témoins. Le conducteur est là, ne sachant pas quoi faire.

Cela fait une petite heure qu’on est là, je demande si je peux encore avoir une utilité ou si je dois laisser mon nom, les pompiers me disent que non, je remonte donc la rue vers notre voiture en souhaitant de tout cœur bonne chance à la grand-mère. Une gentille voisine nous propose d’entrer chez elle pour nous réconforter avec un café chaud, la proposition nous touche mais nous déclinons l’offre. J’ai la gorge trop serrée pour avaler quoi que ce soit, de toute façon.

Je prends de l’eau dans le coffre et la fais couler sur mes mains pour en effacer les traces de sang, mais j’ai l’impression qu’elles ne me quitteront pas. En empruntant la déviation nous nous rendons compte que le centre de secours est vraiment à 200m du lieu de l’accident, comme l’avait dit la secouriste. Il y a quelque chose dans l’organisation des secours français que je ne comprends décidément pas…

L’image de cette dame n’est pas près de me quitter.

De retour au pays, j’apprendrai par mes recherches sur le web que la dame, après un long conditionnement sur place, a fini par décéder à l’hôpital dans le courant de l’après-midi… Elle habitait la rue et était octagénaire.

Le conducteur est un nonagénaire. Je me dis : bon sang, ça aurait pu être mon grand-père… non, ça pourrait être mon grand-père au prochain accident !

Les secouristes ont un devoir de réserve, aussi je ne donnerai pas d’autre précision. Je ne souhaite pas qu’on puisse identifier le lieu ni les personnes concernées. En réalité j’ai hésité à parler de cet accident mais si ça peut sensibiliser ne serait-ce qu’un seul internaute à l’importance de :
– rouler seulement lorsqu’on est en possession de toutes ses facultés
– faire une formation de secouriste
alors cette note aura atteint son but.