Je relaye avec plaisir quelques extraits de la carte blanche de l’avocat Bruno Dayez, parue dans La Libre ce jour (voir lien pour l’article complet). Les phrases concluant les paragraphes sont souvent particulièrement intéressantes.

Faisant résolument partie des gens « pas cathodiques », je n’ai que rarement l’occasion de voir un journal télévisé, belge ou français, lequel constitue pourtant la principale source d’information du plus grand nombre. A chaque fois, c’est le même choc : tant sur la forme que sur le contenu, le sacro-saint JT me paraît débilitant. Peut-être, à force d’accoutumance, n’en souffre-t-on plus à la longue. Reste à savoir si cela répond à un projet mûrement réfléchi (abêtir les masses) ou si cette entreprise de décervelage à très grande échelle est proprement inconsciente et résulte seulement des contraintes conjuguées du « langage télévisuel » et de l’ »audimat ». (…)

(…) L’angle sous lequel sont sélectionnées les infos est en premier lieu étroitement national, régional, voire local. L’événement a d’autant plus d’importance qu’il est arrivé chez nous ou bien concerne « un Belge ». (…) Cela signifie que nous restons cloisonnés dans un univers étriqué, comme si notre vue des choses s’arrêtait là où notre regard ne porte plus. Une importance démesurée est réservée au tout proche, un intérêt infime au plus lointain, au mépris de toute hiérarchie raisonnée.

Dans le même ordre d’idées, le fait divers a définitivement pris le pas sur les grands problèmes actuels. (…) Un tireur fou, une disparition d’enfant, une affaire de mœurs, voire un embouteillage occuperont dix fois le temps consacré à des thèmes d’intérêt général (planète, politique, culture ). Soit on postule que le spectateur n’attend que ça (auquel cas l’info nous prend pour des cons), soit on tente de le conditionner pour qu’il ne s’intéresse plus qu’à ça, faute de choix (auquel cas elle nous rend cons à l’usure). Même quand elle évoque des sujets « sérieux », l’abord doit rester ludique, léger, quasi festif. (…) On est à la fois dans le local et dans l’immédiat actuel.

Nous en arrivons à un troisième aspect, plus insidieux : une grande partie des infos est composée, non de l’information proprement dite, mais, déjà, de ce qu’en pense le commun des mortels (le quidam auquel un micro est tendu étant censé incarner l’opinion générale). (…) Au terme de la « séquence », en général une minute trente (on n’oserait pas parler d’un « reportage »), le spectateur n’en sait pas plus sur les faits eux-mêmes. Il s’est laissé polluer le cerveau par des propos imbéciles tenus au premier degré par des gens qui ne s’attendaient même pas à ce qu’on leur demande ce qu’ils pensent. Voilà le cœur de l’info, ce qui en constitue l’essence : un miroir tendu au spectateur, à ses propres impulsions, peurs, désirs, haines ou frustrations. Le ressort principal des journaux télévisés consiste à nous faire croire que nous pouvons juger des choses, de tout et de rien, à l’aide de l’information qu’ils nous livrent. Ils flattent notre amour-propre en nous présentant des choses familières et en nous donnant à penser que notre simple avis, recueilli à brûle-pourpoint, vaut expertise.

(…) Les spectateurs, fascinés par ce miroir qui leur est tendu, n’en finissent pas de contempler ce reflet d’eux-mêmes. Ainsi le JT livre-t-il de moins en moins d’infos. Il a depuis longtemps abdiqué toute volonté de comprendre, toute velléité d’analyse au profit de la réaction à chaud. L’investigation journalistique se réduit dorénavant au micro-trottoir. Par la force des choses, je suis surtout sensible aux conséquences de cette façon d’informer en matière judiciaire. A cet égard aussi, les JT privilégient systématiquement la bonne recette populiste à l’exigence critique, la scandalite aiguë de monsieur tout-le-monde, toujours prompt au lynchage, à l’ambition de faire comprendre. (…) Les directions de chaînes se justifient par la concurrence qu’elles se livrent. Elles subiraient la dictature de l’audimat. Entre-temps, elles nous font subir cette dictature : une information qui, à force d’aller dans le sens du poil, devient intellectuellement obscène.

(…)