Chaque soir, Madame Que prend le même bus.
Elle s’assied à l’avant, soit à une place isolée, soit dans un triangle de trois sièges.
Les habitués la connaissent et la plupart évitent de s’asseoir à côté d’elle. Quitte à rester debout.

Quant à ceux qui ne la connaissent pas, leurs réactions varient.
Parfois ils font comme si de rien n’était, parfois ils s’éloignent imperceptiblement ou changent carrément de place, parfois ils font des grimaces de dégoût ou se tiennent sur le qui-vive, inquiets.

Il faut dire que Madame Que a quelques manies étranges.
La plus pénible est sans nul doute ses crises de « que ».
Que.
Que ?
Que !
Que.

Que-que.
Que ?
Que.

A cela s’ajoute toute une chorégraphie liée à ses mains.
Étendre brusquement une main rigide devant son visage, un peu comme si elle faisait signe à quelqu’un par la vitre.
Mettre ses doigts en bouche et ensuite en différents points de son visage.
Mettre ses deux poings alignés devant la bouche comme si elle imitait une flûte ou une trompette, en faisant un bruit de mouchage saccadé.
Se taper vivement la capuche au niveau de l’oreille droite, l’air de vouloir écraser un moustique.
Ad libitum.

A une cadence moyenne d’un « que » par seconde, il faut avouer que cela devient rapidement agaçant.
Au bout de vingt ou trente minutes à ce rythme, ça se transforme en supplice.
Même quand je descend du bus, j’ai l’impression de continuer à l’entendre.
Mais au moins, à un moment, pour moi, cela s’arrête…

J’espère qu’elle ne s’entend pas.
J’espère qu’elle ne se rend pas compte de ses « TOC ».
J’espère qu’elle ne se rend pas compte des réactions des gens.