Comme il y a beaucoup de photos, je vais traiter séparément la découverte de la ville de la visite de l’Hôtel-Dieu (alias les Hospices). C’est le moment d’en parler d’ailleurs car je pense que c’est aujourd’hui qu’a lieu leur célèbre vente aux enchères à la bougie !

Midi approche et nous attaquons un gros morceau : Beaune. Un long mur de pierres, presque sans ouvertures, et une immense toiture d’ardoises, voilà à quoi ressemble de prime abord ce joyau de l’architecture médiévale bourguignonne. Pas de quoi attiser les convoitises !

Nous pique-niquons sur le pouce près de la sobre façade et nous engouffrons de suite sous l’auvent de la porte monumentale datée de 1443. Il s’agit du début de la construction, et moins de dix ans plus tard l’hôpital accueillait déjà son premier patient.

J’adore le heurtoir de porte dont la patiente salamandre chasse inlassablement la même mouche depuis des siècles 🙂

A l’intérieur des murs, la cour d’honneur n’a plus rien de l’austérité apparente côté rue ! Les bâtiments comportent des galeries à colonnettes, les toits sont couverts de tuiles vernissées polychromes formant des motifs géométriques, le tout avec un luxe d’ornementations pour le moindre détail – ce qui est une constante en ces lieux, où rien n’a été laissé au hasard.

Les hospices de Beaune sont l’œuvre de Nicolas Rolin, chancelier du duc de Bourgogne (Philippe le Bon), et de son épouse Guigone de Salins. La vocation de cet hôpital était de soigner gratuitement tous les indigents.

L’épaisseur des murs dépasse souvent le mètre et la – coûteuse – pierre de taille provient essentiellement d’une carrière située à Rochetain, à quelques kilomètres de Beaune.

La visite commence par la grande salle des « pôvres ». Naya avait beau nous avoir prévenus, on en est resté bouche bée ! En plus nous avons eu la chance de visiter cet endroit sans la foule habituelle des touristes, car ils étaient tous attablés dans les restaurants :mrgreen:

Derrière chaque lit se trouvait un coffre en bois où les malades pouvaient ranger leurs effets personnels. A noter qu’ils n’étaient ‘que’ deux par lit. Les rideaux aidaient à protéger du froid. L’espace central abritait les tables et les bancs servant aux repas.

La magnifique charpente médiévale en coque de bateau inversée attire immédiatement le regard. Plus de 300 chênes âgés de un à deux siècles furent utilisés ; ils proviennent des forêts ducales.

Ci-dessous, deux exemples d’engoulants, ces têtes de monstres avalant les poutres horizontales (entraits).

Et ci-dessous les têtes sculptées, souvent caricaturales, sont appelées des blochets.

Elles sont toutes différentes et sont impressionnantes de détails.

Les carreaux formant le sol sont décorés du monograme du chancelier et de sa devise seule * (parfois écrit « seulle * » ou « ceule * ») signifiant que Guigone était sa seule étoile, son unique amour.

Les bouches d’air chaud rajoutées ultérieurement sont basées sur le même motif.

Au bout de cette salle se trouve la chapelle, comprenant trois autels. Il s’agissait, dans l’esprit des fondateurs, de soulager les souffrances morales autant que physiques, et d’assurer leur salut aux pauvres hères qui venaient se faire soigner en ces lieux.

Je ne sais pas de qui est ce tableau, qui m’a beaucoup plu :

L’espace sacré de la chapelle est séparé de l’espace profane de la salle des pôvres par une clôture en bois finement ouvragée.

A l’origine, la chapelle était richement décorée de statues et de tableaux, dont le polyptyque du jugement dernier de (ou plutôt attribué à) Rogier Van der Weyden (Roger de la Pasture). Ce retable n’était ouvert que les dimanches et les jours de fête, lorsqu’il était fermé il montrait les portraits du couple fondateur :

Là encore, la moindre peinture ou le moindre chandelier reprend la devise galante de Rolin.

Il faut savoir que la serrurerie représente l’une des plus grosses dépenses du chantier ! On a trace d’un versement, en 1448, correspondant à plus de la moitié du prix de la charpente de l’aile sur rue 😯

Pour changer de salle, nous repassons presque toujours par la cour centrale.

Quelques photos pour illustrer la foison de détails…

Heureusement AàG n’avait pas oublié de prendre son téléobjectif aujourd’hui !

La flèche fait près de 50 mètres, elle est ornée de blasons et comporte une belle horloge, en chiffres romains dorés.

Nous entrons ensuite dans la salle St-Hugues, du prénom de son créateur. Aménagée au 17ème siècle, elle est étouffante de tableaux dus au parisien Isaac Moillon – même le plafond est peint.

Cette pièce abrite toute une collection d’instruments de chirurgie et autres soins médicaux : écuelles à saignée, crachoirs, seringues droites ou « à embranchement », clystères, outils de trépanation, etc. Ça fait froid dans le dos de s’imaginer les traitements et les opérations de l’époque…

Lorsque nous ressortons un beau ciel bleu nous accueille, et les flots de touristes commencent à sérieusement affluer.

Une petite comparaison amusante : ci-dessus et ci-dessous, les mêmes points de vue sous le ciel gris du midi et sous le ciel bleu de l’après-midi… une toute autre ambiance !

La salle St-Nicolas était initialement destinée aux malades graves voire mourants, elle a ensuite été réservée aux femmes car, lors d’une visite, Louis XIV trouva inconvenant de ne pas séparer les malades selon leur sexe.

La ligne que vous apercevez au sol est une zone vitrée permettant de voir, à l’étage inférieur, couler la Bouzaise. Cette rivière était primordiale pour l’hygiène de l’Hôtel-Dieu puisqu’elle permettait d’évacuer les eaux usées et autres déchets.

Plusieurs maquettes des hospices sont exposés dans cette salle, dont une en paille réalisée par un malade au 18ème siècle (celle de la photo ci-dessous est en noyer).

Nous pénétrons ensuite dans les cuisines, où se trouve une gigantesque cheminée couvrant deux foyers. Un tourne-broche automatisé datant de la fin du 17ème siècle est encore présent, ainsi qu’un « piano » : grand fourneau muni de deux « cols de cygne » (robinets d’eau chaude).

Toute une collection de bassines en cuivre est également visible.

Les touristes visitent plus rapidement que nous et commencent à nous rattraper. A la sortie de la cuisine, nous débouchons à nouveau dans la cour centrale.

Dans cette cour se trouve un puits dont la ferronnerie gothique est très élégante. Je le mitraille sous tous les angles :mrgreen:

Le porche d’entrée de l’apothicairerie nous laisse entrevoir, derrière une grille, la « cour des fondateurs ».

Ici on préparait les drogues destinées au patients. Sur la table on aperçoit une balance, un mortier et un pilon qui servaient à la pulvérisation, un pilulier, etc.

Les alambics en cuivre étaient situés dans l’étroit laboratoire attenant, ils servaient à distiller certaines préparations. Un serpentin alimenté en eau froide permettait de condenser le distillat (essence de plantes par exemple) arrivant par le col de cygne.

Au fond de la pièce, on aperçoit un ingénieux arc en bois permettant d’alléger le poids du pilon (6 kg) pour les Sœurs qui le maniaient. C’est une pièce unique : des textes anciens évoquaient ce système mais c’est le seul exemplaire qui nous soit parvenu.

Le jardin de simples était situé dans une cour secondaire, jouxtant la pharmacie.

La pharmacie proprement dite se trouve dans une seconde pièce. Ses murs sont entièrement recouverts d’étagères sur lesquelles se trouvent encore plus d’une centaine de pots de faïence du 18ème siècle, ainsi qu’une collection de pots en verre.

On y conservait les onguents, huiles, pilules, sirops, électuaires, pastilles, etc. Là encore, cela fait froid dans le dos rien qu’à lire les dénominations : éther de digitale, poudre de cloportes, os calcinés, poudre de mastic, yeux d’écrevisse, poudre de noix vomiques, térébenthine sulfurée, pierre divine…

Les « yeux d’écrevisse » étaient en fait des concrétions (carbonate de calcium) qu’on trouvait à l’intérieur des écrevisses. Quant à la « pierre divine », il s’agissait simplement de sulfate de cuivre, utilisé comme collyre contre les inflammations oculaires.

Il nous reste à voir la salle St-Louis, fermant la cour côté Est. Elle fut construite au 17ème siècle à l’emplacement d’une grange. Elle porte le nom de son créateur, qui était de la même famille qu’Hugues (les Bétault).

Cette pièce contient, outre une foule épouvantable de touristes, une fontaine et plusieurs séries de tapisseries (de Tournai et de Bruxelles) ainsi qu’une collection de statues, coffres, et autres meubles et objets. On retrouve souvent Saint Antoine.

C’est également dans cette salle qu’on accède au Polyptyque du Jugement Dernier, composé de 9 panneaux dont 6 peints sur les deux faces. Lorsque ces derniers sont refermés, ainsi que je l’ai dit plus haut, ce sont les portraits des fondateurs qui sont visibles (accompagnés en trompe-l’œil de la Vierge Marie, St Antoine, St Sébastien et l’Archange Gabriel).

De nos jours le polyptyque a été scié en deux dans son épaisseur, afin de pouvoir admirer simultanément recto et verso !

Lorsqu’il est ouvert, la figure centrale est le Christ en manteau pourpre au-dessus de l’archange St Michel, entouré de St Jean-Baptiste et de la Vierge Marie. Vu les conditions (foule, obscurité, etc.) il n’a malheureusement pas été possible de le photographier dans son ensemble mais vous pouvez le voir sur ce site ou sur wikimedia (un peu surexposé, on perd du détail).

Le symbolisme est clair. Des hommes et des femmes ressuscitent : ils sortent de terre nus, tous égaux, sans signe de distinction. St Michel pèse leurs âmes. A la droite de Jésus les élus vont vers les portes du Paradis ; à sa gauche les damnés chutent, en nombre, dans les flammes de l’Enfer. Les visages et les corps sont très expressifs.

Une guide manœuvre une grande loupe suspendue devant le tableau et c’est saisissant de détails. On ne soupçonne pas, à le voir ainsi globalement, la richesse exceptionnelle de ce tableau. Je suis restée fascinée par le manteau vert de St Paul, dont les bords brodés sont en fait des écritures…

Les Hospices de Beaune sont vraiment un patrimoine majeur, aussi bien par leur architecture que par les collections de meubles, objets et d’œuvres d’art qu’ils abritent. A voir absolument si vous en avez l’occasion !