16 septembre 2008 – La traversée Sella-Herbetet

Aujourd’hui je pense que c’est notre plus belle randonnée du séjour. Elle nous avait été conseillé par notre logeur Walter Seguin du Village à Morgex et je l’en remercie !
Nous avons bien failli ne pas la faire : j’ai eu du mal à convaincre AàG qui pensait, au vu de la carte, que c’était trop dur pour des grabataires sédentaires comme nous (traduisez : comme moi).

Nous allons en voiture jusque Cogne puis Valnontey (alt. 1666m) où l’on se gare. Nous voilà aux portes du Gran Paradiso. Le chemin commence le long d’une prairie couverte de givre. Comme il est encore suffisamment tôt, deux chamois s’en donnent à cœur joie pour bouloter et préparer l’hiver. Le sifflement des marmottes nous empêche de les approcher discrètement.

Le sentier monte dans la forêt encore sombre et froide. Nous sommes suivis et précédés par d’autres randonneurs, qui vont le plus souvent par paires. Je remarquerai des lunettes par terre… par chance j’ai pu retrouver leur propriétaire.

Nous ne sommes pas habitués à une telle « promiscuité » qui réduit nos chances d’observer la faune de ces lieux. Et en effet, de toute la montée, même après la forêt, nous ne verrons pas grand monde. Quelques chamois au loin, seulement. AàG peste ferme.

Lorsque nous parvenons à cette ruine, les mollets commencent déjà à bien tirer (me concernant !). Au-delà, la pente s’accentue et le soleil devient brûlant. Par endroits, le sol est encore boueux des pluies de l’avant-veille, quand il ne s’agit pas d’une source qui prend ses aises.

Il n’y a plus qu’un couple et un photographe solitaire. Les autres ont soit abandonné, soit pris beaucoup de retard. Le sentier devient horizontal et même légèrement descendant, tandis que nous nous enfonçons dans un ravin abritant un torrent. Le photographe a installé son trépied là et fait toute une séance sophistiquée…

Nous passons le pont et remontons la côte jusqu’à rejoindre un autre chemin bien tracé, arrivant à l’horizontale en suivant le flanc de la montagne. Nous arrivons ensuite au pied d’une pente particulièrement forte. Un sacré morceau ! Là, le chemin n’est plus qu’un zigzag, ou plutôt de multiples zigzags car il n’y a plus vraiment « un » sentier : les passages répétés ont créé des pseudo-sentiers dans tous les sens. Je m’arrête à chaque pas ou presque, en espérant que ce soit le tronçon le plus difficile de la balade !!

En haut, c’est le Grand Lauson (Gran Loson). Il n’est pas aisé de reprendre ses marques pour retrouver le bon chemin. Nous trouvons quelques balisages près d’un petit pont et décidons de remonter la rivière. C’est le repère le plus fiable, le refuge ne se trouve pas trop loin du cours d’eau sur la carte.

Dans le bassin du Lauson, il nous arrivera de ne plus vraiment savoir si nous sommes sur un sentier ou sur une coulée créée par des animaux. Avec le relief, il est plus difficile que prévu de nous rendre compte si nous sommes à la hauteur du refuge, encore en aval ou déjà en amont. Non sans douter, nous finirons par remonter le flanc du talweg, avec un certain bonheur puisque nous trouvons un large chemin menant au refuge juste un peu plus loin.


Rifugio Vittorio Sella

Le refuge Victor Sella (alt. 2588m) est constitué en partie par l’ancienne maison de chasse du roi Victor-Emmanuel II (Vittorio Emmanuele II) – celui grâce à qui les derniers bouquetins furent protégés in extremis de l’extinction.

Nous avons réussi notre premier pari, l’ascension de plus de 900m de dénivelée en 2h30. Nous avons mérité notre pique-nique, même s’il est encore un peu tôt pour dîner. Commençons donc par le sacro-saint chocolat chaud !

Nous nous asseyons dehors et profitons du magnifique panorama. Plusieurs marmottes prennent également le soleil et nous observons avec tendresse ces boules de poils profiter de ces derniers jours d’été.

De notre banc, nous apercevons un troupeau de chamois de l’autre côté de la rivière. Malheureusement ils s’enfuient devant quelqu’un de trop « entreprenant », comme on peut le voir sur la photo ci-dessus.

Tout en pique-niquant, nous nous interrogeons sur la suite de notre programme. Est-il raisonnable de faire la traversée de l’Herbetet ? Ou faut-il faire une simple promenade aux alentours et redescendre par la même voie ?
Pour une fois, curieusement, c’est plutôt AàG qui est frileux. Mais je suis têtue… Renseignements pris auprès des très sympathiques tenanciers du refuge, je parviens à le convaincre : c’est long, certes (5h annoncées en théorie) mais il est encore tôt et il y a peu de dénivelée supplémentaire (de l’ordre de 300m) – je ne parle pas des descentes bien sûr.

En route, donc ! Vers 13h, nous empruntons le petit pont en bois où commence la traversée. Le chemin monte en douceur, c’est parfait pour notre étape de digestion. Dans l’herbe, un peu plus loin, quelqu’un fait la sieste au soleil 🙂

Nous arrivons à un beau point de vue. Ci-dessus on distingue, en bas à gauche, le chemin à flanc de montagne que nous avons rejoint après la traversée du torrent sous le feu du photographe.

Nous avons vue sur le lac du Lauson qui reflète les sommets voisins. Des cairns assez évolués et esthétiques ont été bâtis le long du chemin. Cet endroit est particulièrement agréable…

Vous voudrez bien m’excuser pour le nombre déraisonnable de photos, mais…

…j’ai vraiment eu du mal à faire le tri !

Entre les cairns se cache un petit AàG, saurez-vous le retrouver ?

La photo ci-dessous est un peu surexposée, mais l’idée du balisage indiquant les sommets me plaisait beaucoup. Sur la 2ème photo, vous pouvez voir le sentier que nous allons emprunter (Delf, ferme les yeux, c’est peut-être un peu vertigineux).

Pour une fois, il s’agit d’un sentier « EE » (à prononcer en ricanant « hé hé »). Jusque là nous n’avions emprunté que des sentiers « E » (et même quelques « T »). Cette signalétique indique la difficulté du parcours : T signifie « à la portée de n’importe quel touriste qui ne soit pas en slash (et encore, ça peut s’arranger)« , E signifie « pas de difficultés techniques particulières pour des randonneurs moyens« , EE signifie « présence de quelques passages plus délicats, pour randonneurs chevronnés« . Il y a une dernière catégorie qui est « EEA » et que nous n’avons jamais testée faute des équipements nécessaires (crampons, etc.)

Voici ci-dessous un exemple de tronçon justifiant la notation globale « EE ». En fait rien de bien méchant !

Les glaciers en face nous font de l’oeil, AàG n’arrête pas de mitrailler la glace et ses fissures, craquements, crevasses qui laissent entrevoir les forces herculéennes à l’oeuvre.

Un peu plus loin devant nous se trouve un randonneur solitaire que nous n’avions pas encore vu. Sa présence me rassure, elle me conforte dans l’idée que cette traversée est faisable en s’y engageant à cette heure-ci. Et ce, sans avancer à une allure inhumaine.

Nous nous arrêtons fréquemment pour observer l’une ou l’autre plante, chercher des yeux des bouquetins (nous n’en avons pas encore vu de tout notre séjour), admirer le paysage…

Nous traversons un grand pierrier chaotique et arrivons dans une zone restée à l’ombre. Remarquez les stalactites de glace qui pendent des rochers !

Et soudain qui voilà ?

Quelques chamois gambadent dans les rochers en-dessous de nous… et au-dessus aussi ! AàG avait peur que la présence de quelqu’un qui nous précède les fasse fuir ou se cacher, mais Michelino (ainsi ai-je baptisé le randonneur) est vraiment très discret.

Tout contents de cette rencontre, nous rejoignons la plateforme donnant cette merveilleuse vue panoramique. On a l’impression de boire les montagnes et que l’air pur pénètre dans chacun de nos pores. Je comprends pourquoi un ancien directeur (le premier directeur ?) du parc national a tenu à être enterré ici… une plaque commémorative nous l’apprend sur un énorme bloc de roc.

Le vieux monsieur qui marchait devant nous s’est également arrêté sur ce plateau, en contemplation. Je lie connaissance avec lui, il me parle de cet ancien directeur (dont j’ai oublié le nom) qui trouvait que c’était le plus bel endroit au monde et qui, pour cette raison, a tenu à être inhumé ici.
Ensuite il nous nomme chaque sommet visible en face, chaque glacier… ce qui eut le don de finir d’apprivoiser AàG 😛

Nous lui disons notre déception de n’avoir pas encore vu le moindre bouquetin et il nous apprendra, à notre grande surprise, que nous en avons vus !! Il s’agissait d’une femelle qui broutait un peu sous le chemin, et nous l’avions prise pour un chamois (!) Les mâles, on ne peut évidemment pas s’y tromper, avec leurs cornes immenses.

Ce n’est pas la première fois qu’il fait cette traversée, d’ailleurs j’ai l’impression qu’il passe sa retraite à vadrouiller dans le parc, comme une sorte de garde bénévole. En tous cas cela le maintient dans une excellente forme physique !

Régulièrement nous nous recroisons à l’occasion d’arrêts sur ce long chemin. J’en profite pour lui demander où sont les loups en ce moment. Il me répond qu’ils ont été aperçus dernièrement du côté de Valgrisenche.

Il m’explique aussi pourquoi il est vain de chercher des marmottes sur ces pentes : le terrain ne s’y prête pas, il est beaucoup trop dur. Elles doivent creuser des terriers très profonds (entre 8 et 20m) pour hiberner.

Nous arrivons au Casolari dell’ Herbetet (Maisons de l’Herbetet), à 2435m d’altitude. Ces bâtiments ne sont pas/plus habités, sauf sans doute par des bergers de passage. Une source bien fraîche nous y désaltère.

La descente s’amorce et sera très longue. Je commence à fatiguer. Les genoux et les chevilles encaissent. De temps à autre, nous repérons un chamois au loin. Parfois plus près. Ci-dessous, une femelle bouquetin.

Nous ferons très peu d’autres photos le long de cette interminable descente. Nous finissons par arriver à l’extrémité du torrent Valnontey. Michelino est à présent assez loin derrière nous. Il nous reste plusieurs kilomètres (de l’ordre de 6-7km si je me souviens bien) à parcourir dans les bois le long du cours d’eau pour rejoindre l’endroit où est garée la voiture.

A mi-chemin, nous traversons le minuscule village de Valmianaz (Valmiana). J’ai mal aux pieds, je commencer à sérieusement traîner la patte. Soudain, sous les arbres au bord du chemin, je vois un chien arriver. Non, pas un chien, un renard !
Nous nous immobilisons. Lui comme nous.

Est-ce parce que le soir descend qu’il vient ainsi se montrer ? Lentement, je progresse vers AàG pour essayer de prendre l’appareil photo qui a été rangé dans le sac à dos. Je m’attends à ce que le bruit du sac qui s’ouvre fasse fuir l’animal mais au contraire, cela semble beaucoup l’intéresser !!

Je comprends que monsieur a faim et comme justement ce midi je n’ai pas mangé tout mon pic-nic, monsieur a droit à un bout de fromage (de la fontina bien sûr). Il apprécie.
Malheureusement pour les photos, la lumière a déjà fort baissé, ce n’est plus très net.

C’est pas tous les jours qu’un renard vient me manger dans la main… Il prend délicatement dans sa gueule les morceaux que je lui présente du bout des doigts, accroupie par terre. Il est cependant craintif et, si je fais mine de me redresser un peu ou de changer de position, il s’éloigne aussitôt.

A un moment il s’empare de la croûte et s’en va vers la forêt. On le regarde s’éloigner, pensant la magie terminée : sans doute va-t-il (ou elle) apporter cela à ses jeunes. Mais à notre stupeur il creuse un trou au pied d’un arbre, enterre son butin et revient vers nous.

Je n’ai plus que du pain à lui présenter. Il mange la mie mais chipote un peu plus pour la croûte, qu’il happe à nouveau dans sa gueule pour aller l’enterrer.

Il se dirige ensuite vers notre sac à dos posé par terre un peu plus loin, et l’inspecte sous toutes les coutures, sans doute pour être sûr qu’on ne lui cache plus rien de comestible ^^

On lui fait nos adieux sans gestes brusques, à cet adorable racketteur de grand chemin. On s’est bien fait avoir, si ça se trouve il fait son numéro d’affamé à tous les touristes qui passent… mais comment résister ?

Nous continuons notre route, le renard nous suit un peu puis finit par abandonner. Un peu plus loin, nous verrons un deuxième renard à une dizaine de mètres du chemin, mais il ne viendra pas vers nous. Nous n’essayerons pas de l’approcher non plus.

Lors d’une pause, nous reverrons Michelino. Lui n’a pas besoin de s’arrêter, il ne semble même pas fatigué. Je suis contente de l’avoir vu, ainsi je suis sûre qu’il n’a pas eu de souci dans la descente. Un mauvais pas est vite arrivé, et comme il randonne seul…

Il sera 19h lorsque nous arriverons à la voiture, épuisés. Nous aurons mis 6h au lieu de 5h, avec toutes nos pauses (photos et autres).
Nous irons manger un riso di Cogne (riz de Cogne) au restaurant La Pinèta, sur la route entre Cogne et Aymaville. On nous avait parlé d’une soupe mais c’est en fait plus une « bouillie » au niveau de la texture. Du riz, du bouillon, de la fontina à foison et des morceaux de « pain noir »… le tout mélangé dans un saladier et servi très chaud. C’est assez gras et salé mais pas désagréable. Ce plat est meilleur de goût que d’apparence et cela nous change de la pasta et des pizze.
Notre logeuse nous a expliqué que la région de Cogne est la seule du val d’Aoste à avoir du riz dans ses spécialités, car ils commerçaient avec le Piémont voisin.