C’est ce que dit Jane Goodall.
Voici des extraits de sa longue interview (3 pages) dans Le Monde par F. Joignot. Merci à Claire de m’avoir envoyé cet article !

Le docteur Jane Goodall a bouleversé les sciences de la nature, l’éthologie, toutes nos conceptions bornées sur les « animaux-machines » – de mauvais prétextes, dit-elle, pour les massacrer. Elle a mené en Tanzanie la plus longue enquête jamais faite sur les chimpanzés, vivant parmi eux, les étudiant jour et nuit.

Ses recherches, comme celles de Diane Fossey sur les gorilles et Frans De Waal sur les bonobos, ont fait reculer le « propre de l’homme« . Elles ont mis en évidence l’usage d’outils, une conscience de soi, le recours à des symboles, des formes de ruse, de politique et de culture chez les grands singes. Elles ont révélé que nous étions « le troisième chimpanzé« , leur proche cousin. Des découvertes qui rendent leur extinction annoncée encore plus odieuse.

Jane Goodall a été honorée pour ses travaux par la National Geographic Society, reçu la médaille Benjamin Franklin pour les sciences de la vie, le titre de « messager de la paix » des Nations unies, la récompense Gandhi-King pour la non-violence – et elle est officier de la Légion d’honneur française. Elle est l’auteur de plusieurs livres, essais et articles d’éthologie importants. Elle sillonne désormais le monde pour alerter l’opinion. Elle passe à Paris en cette fin janvier pour lancer un nouveau combat, défendu dans son dernier ouvrage paru : Nous sommes ce que nous mangeons (Actes Sud).

Dans son livre, Jane Goodall dénonce notre « boulimie » occidentale de viande. Elle en énumère les conséquences, comme l’avait déjà fait l’économiste Jeremy Rifkin dans son étude Beyond Beef (« Au-delà du bœuf« , Plume Books, 1993, non traduit). Les chiffres qu’ils citent effraient. 1,2 milliard de bœufs, vaches, veaux et moutons destinés à l’abattage vivent sur terre : 100 000 bovins sont abattus par jour aux Etats-Unis, 3 000 000 par an en France. Ce véritable continent d’animaux de boucherie, et la monoculture céréalière qui l’accompagne, occupent 25 % des terres cultivées planétaires. Un tiers des céréales mondiales nourrit le bétail que dévorent un demi-milliard d’Occidentaux trop gras.

Au Brésil, 23 % des terres arables vont à l’alimentation du bœuf exporté, au détriment du maïs et des haricots noirs, nourriture de base des paysans. 90 % du bœuf du Guatemala, pays en malnutrition, part aux Etats-Unis. 50 000 tonnes de bœuf passent chaque année de l’Amérique latine aux Etats-Unis.

Les conséquences ? L’obésité (…) L’eau gaspillée (…) Et le réchauffement planétaire (…) – une molécule de méthane accumule 25 fois plus de chaleur solaire qu’une molécule de CO2.

Beaucoup de grands poissons sont condamnés à court terme : elle en dresse la liste dans son ouvrage, au chapitre « Le pillage des mers et des océans« . D’après des enquêtes canadiennes récentes, le saumon boccacio, la raie tachetée, le chevalier cuivré, le colin, l’églefin, l’espadon, le capelan, le thon, la morue (ou cabillaud) sont tombés en Atlantique en dessous des 10 % de leurs populations de 1950.

« Quand j’étais petite, la morue était considérée comme le pain de la mer . Elle était très bon marché. Nous en achetions dans les fish and chips et les emportions chez nous dans du papier paraffiné. Aujourd’hui, la morue est en voie d’extinction. Tout comme le saumon sauvage. Nous mangeons des saumons d’élevage entassés dans des fermes piscicoles où on les nourrit avec des petits poissons, décimés à leur tour. Ils attrapent des poux de mer qui se répandent hors des cages et exterminent les espèces sauvages. Ils présentent des ulcères, des maladies du foie, deviennent obèses. Les producteurs les traitent avec des antibiotiques et des hormones de croissance. Ils les inondent avec des colorants roses pour que leur chair soit présentable dans les supermarchés. Des études menées par la biologiste Angela Morton en Colombie-Britannique ont montré qu’ils sont infestés par des bactéries résistant à 11 antibiotiques sur 18. »

Le docteur Jane Goodall ne se lasse pas d’égrener les absurdités associées à ce qu’elle appelle l' »agrobusiness ». « Prenez l’usage méthodique des semences à rendement élevé. Elles finissent par appauvrir dangereusement le patrimoine génétique des plantes mondiales. En 1970, dans toute l’Asie, les semences de riz ont été attaquées par un virus. Les scientifiques ont cherché partout une espèce résistante. Ils en ont trouvé une seule, dans une vallée indienne reculée. Aujourd’hui, cette vallée a été submergée par un projet hydro-électrique. Que se serait-il passé, si cela était arrivé avant ? »

Quand elle parle des OGM, c’est pour mettre en garde. « De très nombreuses anecdotes montrent que les animaux ont une aversion naturelle pour les OGM. Ainsi les oies sauvages ne vont jamais dans les champs de colza à graines modifiées. En Amérique, des éleveurs ont constaté que les vaches préfèrent le maïs naturel au maïs Bt, les porcs dédaignent les rations OGM. Quant aux ratons laveurs, ils dévastent les champs bio, pas les autres. Pourquoi ? Ils développent des sens plus acérés que les nôtres. Une étude systématique réalisée en Grande-Bretagne par le chercheur Arpad Pusztai a montré que les pommes de terre Bt rendent malades les rats de laboratoire. Ce chercheur a été suspendu, puis, heureusement, réhabilité par la revue The Lancet. »

Derrière sa critique de la nourriture industrielle, les animaux demeurent toujours au cœur de ses préoccupations. « Aux Etats-Unis, les produits chimiques agricoles tuent à peu près 67 millions d’oiseaux chaque année. En Iowa, on ne les entend plus saluer le printemps sur les terres cultivées. Silent spring,  » le printemps silencieux », la prophétie de Rachel Carson, une des initiatrices du mouvement écologique des années 1960, semble en passe de se réaliser. C’est affreux… » Quand on oppose à Jane Goodall qu’il faut bien développer une agriculture intensive pour nourrir une population de six milliards d’humains, elle se fâche.
« Je crois à l’avenir de la culture biologique.
– Mais cela ne suffira pas…
– Les jeunes générations comprennent, je le vois dans toutes mes conférences. Elles vont boycotter la nourriture industrielle, elles vont changer leur manière de se nourrir, et cela va gagner le monde…
– Vous voyez des signes d’optimisme ?
– Partout. En 1990, aux Etats-Unis, les consommateurs ont acheté pour 1 milliard de dollars d’aliments et de boissons issus de l’agriculture biologique. En 2002, ce chiffre atteignait 11 milliards. Que se passera-t-il en 2020 ? Résultat immédiat, de plus en plus de fermiers américains choisissent de se convertir aux méthodes biologiques. On comptait en 1997 485 000 hectares bio . Ils avaient doublé en 2004. C’est très encourageant. Il faut aussi voir les rendements. Pendant la sécheresse de 1998, les exploitations bio américaines ont donné des récoltes beaucoup plus abondantes que les fermes industrielles. Cela commence à se savoir… Même si notre vieux monde industriel, voué au profit rapide, ne change pas par préoccupation éthique ou par compassion pour les animaux, il devra bien évoluer ne serait-ce que pour survivre. Cela me rend optimiste !
«