Le combat inégal de l’homme et du poisson sauvage
Extraits du Monde 25.02.2006

Les exportations de caviar viennent d’être interdites pour protéger l’esturgeon, en voie de disparition. Va-t-on, en raison de l’activité humaine, vers un monde sans poissons sauvages ?

Dans vingt ou trente ans, des milliers d’espèces auront disparu, certaines avant même qu’on ne les connaissent. Des dizaines vont déjà s’éteindre d’ici quelques années. Pour autant, les poissons représentent, de loin, le plus grand groupe de vertébrés. Environ 28 000 espèces sont connues [dont 46% sont menacées selon l’Union mondiale pour la nature], mais des milliers ne sont pas recensées.

La consommation mondiale de poissons a plus que triplé entre 1961 et 2001 (de 28 à 96 millions de tonnes par an). Le quart des espèces commerciales sont surexploitées, selon le programme d’évaluation des écosystèmes des Nations unies.

Devrions-nous cesser de consommer du poisson sauvage, au moins temporairement ?

Oui, car la plupart des espèces commerciales sont menacées. Il y a cent ans, les pêcheurs ramenaient des morues de 2 mètres pour 80 kg. Maintenant, à Rungis, on trouve des bébés morues de 50 centimètres. Tout ce qui se trouve sur l’étal d’un poissonnier ne devrait pas s’y trouver, en tout cas pas dans ces quantités. Il faut interdire la pêche pour les populations dont l’état des stocks est totalement dégradé, comme le thon, le requin – à cause des ailerons -, la morue et la plupart des espèces de grands fonds. Il existe également un vrai acharnement contre l’anguille, braconnée aux embouchures des grands fleuves. Une activité très rentable liée à une consommation excessive dans certains pays. L’anguille pourrait très bien disparaître.

L’élevage de poissons est- il une solution ?

L’élevage de poissons est extrêmement polluant. Il produit, de façon concentrée, une énorme quantité de déchets, liés aux poissons eux-mêmes, simplement par ce qu’ils mangent et rejettent. Si, à l’avenir, on substitue le poisson d’élevage au poisson sauvage, il n’y aura plus un écosystème côtier viable sur la planète.

Quel rôle joue la pollution de l’eau ?

Les rejets urbains, industriels et agricoles entraînent une eutrophisation des eaux : l’afflux de phosphates et de nitrates provoque une prolifération d’algues, des végétaux aquatiques meurent et libèrent à leur tour azote et phosphore. L’oxygène se raréfie. Ce phénomène, qui est la principale menace sur les eaux douces, va entraîner une diminution du nombre d’espèces.
La pollution chimique est, elle, ponctuellement très mortelle, mais s’arrête rapidement, car elle se dilue. Son impact est assez limité en France, car les rejets d’usines sont relativement bien maîtrisés, mais il est très fort dans les pays émergents, en Chine et en Inde, par exemple, où ce type de pollution détruit des milieux entiers, de l’insecte au poisson. Des amis pêcheurs m’ont dit avoir récemment découvert en Chine des rivières entières sans aucun poisson.

Les poissons vont-ils s’adapter à leur nouvel environnement ?

Les modifications de l’écosystème sont trop rapides pour espérer une quelconque réaction des poissons. De nouvelles espèces pourront apparaître, mais pas à l’échelle du temps humain : les phénomènes de spéciation prennent des dizaines de milliers d’années. Le bilan ne sera jamais positif. Il n’y a pas de solution qui permette de sauver un environnement sauvage et de vivre à 10 milliards d’individus sur la planète.

G. Dupont & P-A Delhommais