Lundi 10 octobre 2005 – De la sélection naturelle chez les touristes

Levés à 7h15 après cette nuit cauchemardesque, nous décidons de faire nos sacs pour partir le plus vite possible après le petit déjeuner. Ce dernier est servi dehors, sur des « home-made » tables (i.e. bancales) qu’on déplacera au soleil tellement il fait froid. Les touristes de la chambre d’en face arrivent 1/4h plus tard et font de même avec la leur. Il s’agit d’un couple de Hollandais, ils font un road-movie en Turquie. Nous sympathisons avec eux et échangeons nos impressions sur la vallée et sur cette horrible Piri pension. Ils sont également très déçus, dans leur guide il était mentionné « cosy rooms » !! D’ailleurs ils avertissent le logeur (une nouvelle tête qui s’appelle Mustafa et semble assez sympathique, par rapport au mafioso de la veille) qu’au lieu de rester trois nuits comme ils l’avaient déclaré en arrivant, ils s’en iraient immédiatement. Ils donnent comme raison de ce désistement l’envie d’aller voir un endroit à quelques centaines de kilomètres d’ici, ce qui est en fait complètement bidon (nous les recroiserons encore toute la journée du lendemain). On nous apporte le petit déjeuner avec du pain mou et une petite omelette tiède qu’il faut se partager.

Les Hollandais nous prêtent leurs deux guides – il sont en anglais heureusement, car mon néerlandais n’est plus très au point. Nous cherchons ce qu’il y a comme pensions à Ihlara et nous en trouvons plusieurs. Nous jetons notre dévolu sur « Bişlinger Pansiyon ». Le problème est de se rendre à Ihlara avec nos gros sacs à dos : il y a quand même un sacré paquet de kilomètres et le stop, déjà plus difficile dans cette région, est encore rendu plus aléatoire par la présence de nos bagages. Les Hollandais ne peuvent pas nous y déposer car ils comptent s’arrêter à Belisirma pour la matinée. Ils n’aiment pas trop marcher nous disent-ils. Nous nous voyons obligés de demander à Mustafa de nous déposer en voiture. Il se fait évidemment grassement rémunérer pour ce faire. Nous nions complètement la présence du mafioso, arrivé entre temps. Tout en déjeunant, nous nous rendons compte qu’il y a deux beaux gros haut-parleurs attachés sur le poteau électrique le plus proche de la pension. Pas la peine de chercher plus loin pourquoi on a cru passer la nuit dans un dancing.

La route jusque Ihlara se fait sans encombre et nous trouvons facilement la pension Bişlinger, qui est en fait un hôtel-restaurant sis sur la rue principale (la seule rue du bled, quoi). Lorsque nous arrivons, tout est ouvert mais il n’y a personne. Finalement le logeur apparaît et nous conduit à une chambre tout à fait correcte : spacieuse, propre, avec des couvertures et des essuis (« serviettes » pour les français). Elle donne sur l’arrière du bâtiment et nous avons bien regardé qu’il n’y avait pas de haut-parleur à proximité, nous devrions donc être au calme cette fois-ci. Quand j’essaie d’allumer la lumière, petite surprise : il y a une panne de courant dans le village. Ce dernier est pour ainsi dire au pied du Hasan Daği, un volcan de plus de 3000m qui a participé au façonnage des paysages cappadociens.

Nous partons vers la vallée sans rien avoir trouvé à emporter pour le pique-nique. Des panneaux flèchent l’entrée de la vallée mais en fait ça nous amène par des routes au tiers de la vallée, dans un bâtiment avec des grilles, des barbelés et des tourniquets. Il y a bien quelques petits magasins mais ils sont tous fermés (il est pourtant 10h), je ne peux donc pas acheter d’eau. L’entrée officielle n’est guère accueillante, vous l’aurez compris, et c’est avec beaucoup de surprise que nous nous voyons réclamer 5 liras pour entrer dans la vallée !! Un panneau signé du gouverneur d’Aksaray précise qu’on doit garder le billet pendant toute la promenade sinon on risque une pénalité. Or nous n’avons rien vu de semblable hier à Belisirma, donc nous ne comprenons pas ! J’essaie de discuter avec le Mehmet qui vend les tickets mais il est aussi aimable qu’une porte cochère et ne sait me répondre que « Belisirma, the same ». Nous en sommes donc réduits à payer pour pouvoir franchir les tourniquets et descendre dans la vallée par un très long escalier aménagé pour les touristes le long de la falaise. C’est assez impressionnant, surtout quand on imagine qu’on va devoir le remonter 😉

Toutes les églises importantes se trouvant dans la vallée sont fléchées, et parfois un escalier a été construit pour faciliter leur accès. Un guide n’est donc absolument pas nécessaire pour les trouver.

Nous partons d’abord vers le sud, où quelques kilisesi sont indiquées. Comme nous sommes proches de l’entrée, il y a quelques groupes de touristes par-ci par-là, mais c’est pas la foule. Nous sommes surpris en revenant vers le grand escalier de croiser nos deux Hollandais.

En vrac les églises que nous avons vues : Pürenli Seki Kilise, Ağaçalti Kilise, Sümbüllü Kilise, Kokar Kilise, Karagedik Kilise, Ylanli Kilise, Ala Kilise, St Georges Kilise… j’en oublie sûrement.

Cet aller-retour au sud nous a pris une heure et demie. Nous savons à présent à quoi ressemble un pistachier. Il est intéressant de voir que le groupe d’églises proche d’Ihlara possède un style de peinture complètement différent de celui de Belisirma. Les peintures du groupe d’Ihlara sont plus « naïves », moins élaborées tant au niveau des formes, perspectives, etc. que des couleurs. Les sujets sont également assez différents, en mettant l’accent sur les péchés et la diabolisation de la femme.

Nous continuons vers le nord, dans la direction de Belisirma. Il fait chaud, dommage que la rivière soit, elle, gla-glacée ! Nous prenons des échantillons de lave en souvenir. Il y a quelques églises et troglodytes intéressants à visiter pendant la randonnée, nous mettrons donc 2h15 entre Ihlara et Belisirma.

Lors d’une visite dans un troglo non-touristique, mon sac a failli tomber dans un puits de plusieurs mètres où nous ne pouvions pas descendre. Evidemment dans mon sac, il y avait tout : carte d’identité, passeport, argent, billet d’avion… j’ai eu beaucoup de chance.

La vallée d’Ihlara comporte une particularité : il y a une église de la même époque que les troglodytes mais… construite en pierres (en andésite dixit AàG) ! C’est la seule fois où nous en verrons une. Les peintures y sont quasi toutes détruites.

Beaucoup d’églises de cette vallée possèdent plusieurs pièces, parfois sur deux étages. J’ai ainsi rendu vert un autre touriste qui, en s’en allant, s’est rendu compte que j’étais sur la « terrasse » : il y avait un passage secret pour monter (astuce que j’ai tout de suite vue grâce à ce que nous avait dit Süleyman) et il ne l’avait pas trouvé… Dès que nous avons fait mine de quitter les lieux, il s’y est précipité ! ^^

Peu avant 14h, après avoir trouvé un Wa1ibi et sauvé une tortue emprisonnée par les murets des potagers, nous arrivons au restaurant d’hier, mais par l’arrière !

Nous sommes affamés. En fait, malgré l’heure tardive, il y a encore plein de gens attablés sur une terrasse improvisée au bord de la Melendiz. Nous nous installons et voyons le couple de Hollandais passer sur l’autre rive : tiens ils sont revenus à Belisirma !

Un des serveurs a garé sa voiture « dans » la rivière : les deux tiers de la voiture sont au-dessus de l’eau, heureusement qu’elle est peu profonde à cet endroit et que ses deux roues avant sont encore sur la berge…

Nous mangeons comme des ogres, le repas est aussi délicieux que la veille. Le petit chat des restaurateurs est toujours aussi doux 🙂

Nous en sommes au çay lorsque les Hollandais repassent et viennent s’installer à la table voisine pour manger. Nous leur disons au revoir pour aller visiter Ala Kilise, une église très grande dont la moitié a été aménagée en fabrique d’huile.

Elle n’est plus utilisée de nos jours, mais elle conserve son gigantesque pressoir ! C’est tellement énorme qu’ils ont dû surcreuser le plafond ! Dans la pièce voisine, une meule à taille plus humaine existe toujours également. Ce fut une visite très intéressante.

Sur le chemin entre Ala Church et le centre du village de Belisirma : un âne. Pendant tout le repas, on avait entendu ses braiements au loin et AàG rêvait de l’enregistrer. Nous nous arrêtons donc pour essayer de le faire braire. Peine perdue ! Ravi qu’on s’occupe de lui, il ne produit plus un son ! Une paysanne s’arrête, intriguée par notre manège. Elle comprend rapidement ce qu’on attend et essaie de nous aider en émettant des « Brrr Tsch Tsch » avec ses lèvres 🙂

Ca nous fait bien rire, et d’autres dames du village s’attroupent également. L’âne mérite bien sa réputation d’entêté et reste silencieux. Finalement nous abandonnerons… une dame turque reste avec nous et essaie de discuter. Les perles qui bordent mon foulard de Göreme l’intriguent, ici la mode est au gland brodé ! Elle nous fait de longues tirades dont nous ne comprenons pas un mot, lorsqu’elle s’arrête on répète de façon hésitante le dernier mot entendu (…schmilblick ?) et du coup elle nous redit toute excitée par notre réactivité : Evet (oui) ! Schmilblick ! et elle poursuit sur sa lancée pendant cinq minutes ^^ C’est très rigolo.

Nous comprendrons dans la foulée qu’elle a x enfants et qu’elle nous demande combien on en a. AàG croit qu’elle demande depuis combien de temps on est ensemble et répond quatre !! Je rectifie le tir mais cause une autre gaffe : elle nous demande si on est marié en montrant sa bague à la main et je réponds hayir (non) alors que je voulais dire oui (y a pas à dire, ch’sais pas mentir). C’était une rencontre très sympathique mais quel dommage que les conversations soient toujours si limitées à cause de notre mauvaise connaissance du turc :-/

On décide de retourner à Ihlara en suivant l’autre rive. On visite tout d’abord St Georges, l’église que nous n’avions pas trouvé la veille. Cette kilise est vraiment une des plus belles au niveau des peintures (malgré les gravures des vandales), cela aurait été dommage de la louper ! Nous nous rendons compte qu’effectivement il y a un guichet à Belisirma pour payer l’entrée de la vallée. Tellement discret que la veille, quand il était fermé, nous l’avions pris pour un Mehmet-shop abandonné…

Le retour se fait sans encombre, nous décidons d’essayer de remonter la vallée tout à fait au sud, pour ne pas devoir remonter le terrible escalier. Malheureusement sur la rive que nous avons choisie, le chemin devient de plus en plus difficile. Peu marqué et envahi par une végétation amoureuse, il est vraiment pénible de continuer dans cette voie. Nous nous résignons donc à faire demi-tour et à emprunter le grand escalier (dire que j’avais appelé ainsi l’escalier de la gare centrale !! n’importe quoi !)

Nous arrivons au sommet de l’escalier peu avant 18h et là, mauvaise surprise : la grille donnant accès à la cour où se trouvent les tourniquets est fermée. Nous sommes donc bloqués sur l’escalier, et les environs sont complètement déserts. Nous cherchons un moyen de contourner l’obstacle mais la corniche de la falaise est étroite et il n’y a pas 36 possibilités : tout est grillagé et surmonté par des barbelés ! On se croirait dans un camp militaire ! C’est là que je comprends ce que le Mehmet de Selime nous avait crié la veille (et qui nous avait paru incompréhensible) : la vallée ferme à 16h…

Nous avons trois choix, sachant que l’obscurité et la fatigue sont bien présentes. Soit redescendre dans la vallée et réessayer le mauvais chemin qui se dirigeait vers le sud, et dont on ne savait pas s’il rejoignait le vieux village d’Ihlara ou si la vallée se finissait en cul-de-sac. Soit retourner vers le nord, rejoindre Belisirma et revenir par la route en essayant le stop. Soit enjamber la vertigineuse falaise. En effet, les grilles vont jusqu’au bord de la falaise et pour passer de l’autre côté c’est le seul accès. Il y a bien évidemment un petit arbre épineux dans le chemin pour corser les choses. Bien que ce soit très dangereux, c’est le choix que nous ferons (si nous pouvons appeler ça un choix). Gloups.

AàG passe en premier et je lui passe mon petit sac à travers la grille, pour risquer le moins possible de m’accrocher aux nombreux barbelés et à ce satané épineux. Il est stressé pour moi car le passage n’est pas du tout facile, il me dit de surtout ne pas regarder l’à-pic, de faire gaffe à ne pas empoigner un barbelé pour me retenir, de poser mes pieds précautionneusement car le bord de la falaise n’est pas stable… bref, que du bonheur.

Après le stress vient la colère. Le vendeur de billets ne nous a absolument pas prévenu que la vallée fermait (et aussi tôt qui plus est) et il n’y avait aucun panneau l’indiquant. Cela, lié aux aménagements « militaires » de l’entrée, est vraiment criminel de leur part. Combien de touristes se sont déjà retrouvés coincés ? Ils attendent vraiment l’accident avant de bouger on dirait… Je sors une feuille et nous écrivons en anglais une belle lettre à l’attention du gouverneur d’Aksaray où nous exposons assez clairement nos sentiments à l’égard de telles pratiques. Nous la déposons dans la boîte aux lettres à son nom.

Les pieds fatigués, vidés émotionnellement, nous rejoignons la rue principale (qui est à une bonne distance). AàG insiste pour qu’on aille traîner dans le vieux Ihlara, la rue descend très fort pour y aller et à mi-parcours on finira par abandonner. La remontée est ardue et c’est avec soulagement qu’on arrivera à l’entrée de la pension Bişlinger. Nous avions acheté (au petit Mehmet-shop de la pension voisine 😉 ) de quoi faire un maigre petit dîner dans notre chambre. Avec ce que nous avons bâfré à 14h et le stress que nous avons eu à 18h, nous n’avons pas fort faim.

Nous croisons le logeur qui nous demande si nous avons déjà soupé. Je demande s’il n’est pas « too late » pour manger, et il comprend que je cherche la « tualet »… Finalement il nous servira une soupe et du riz, suffisamment léger puisqu’on puisse l’avaler et suffisamment consistant pour ne pas qu’on se réveille à 2h du matin à cause de la faim. La nuit à Bişlinger Pansiyon se passera merveilleusement bien, j’étais tellement fatiguée que je n’ai même pas été réveillée par les Allah-parleurs, comme les appelle AàG.