Dimanche 9 octobre 2005 – C’est froid la mafia

Après une bonne nuit de sommeil, nous sommes décidés à quitter Göreme pour rejoindre Ihlara, vallée un peu excentrée car se situant à 120km du centre touristique de la Cappadoce. Il n’y a pas d’eau chaude ce matin, il faut attendre 1/2h nous dit le logeur car la citerne est grande et met du temps à chauffer (à partir de midi jusqu’au soir, les panneaux solaires prennent le relais). Au moment de louer la chambre on nous avait dit que ça prenait dix minutes. Décidément il n’y a pas que les distances qui sont relatives, ici.

Le logeur ne connaît pas de pensions à Ihlara. Sur son conseil, on choisit comme destination l’autre bout de la vallée, un village qui s’appelle Selime. Il n’y a pas de route directe, le plan que nous avons est encore foireux. Nous devons aller à Nevşehir et de là rejoindre la grande ville d’Aksaray (avec un chauffeur râleur au possible). Le temps d’arriver jusque là, il est midi moins cinq. Nous sautons dans un dolmuş à destination de Güzelyurt qui nous droppera au passage à Selime, mais en fait nous avions mal compris. Le bus part à pile, oui, mais dans une heure… Cependant il y a déjà plein de villageois qui attendent, et nous éveillons leur intérêt car les touristes sont plus rares ici. S’ensuivent de longues conversations où nous ne comprenons pas trois mots. On nous serre dans les bras et on nous fait la bise comme si nous étions de vieux amis perdus de vue, c’est assez surprenant mais sympathique 🙂

Un marchand de cartes téléphoniques tient absolument à nous entraîner boire un thé, mais comme nous pensons que le bus part tout de suite nous refusons. Un vieil homme assis à l’ombre du dolmuş sur un tabouret en plastique entreprend méticuleusement de nous traduire « bonjour », « fenêtre », « porte », « chaise », « au revoir », etc. en anglais et en français. Seulement il répète sa litanie en boucle, au moins trois fois dans chaque langue ^^

Quand nous nous rendons compte de notre méprise sur l’horaire, je m’éclipse pour la mission « trouver de la nourriture » et la manger discrètement, ramadan oblige, en plein milieu de la gare surpeuplée des dolmuş… on s’arrachera donc avidement un pain sans aucune garniture, cachés derrière le bus.

Le village linéaire de Selime nous fait penser à Mustvee (l’ex-capitale du concombre, en Estonie) : il n’y a rien. Une grand-rue poussiéreuse avec des habitations éparses, une école et deux petits markets… c’est tout. Il y avait bien une sorte de camping quelques kilomètres avant le début du village, mais c’est bien loin à présent. Un moment de découragement, car nous ne nous attentions pas à ce que ce soit si désert. Nous décidons de nous enfiler la rue (pas besoin de préciser « principale » !) pour essayer de trouver un logement, ce qui semble a priori assez compliqué. Il fait très chaud et nos gros sacs sont
pesants. Nous regardons avec envie les collines de barbes de maïs qui se déplacent toutes seules et sans effort apparent… c’est tout juste si on voit dépasser une oreille de l’âne qui les transbahute ! Il y a énormément de circulation à dos d’ânes à Selime, que ce soit pour des biens ou des personnes.

Beaucoup d’enfants se trouvent dans la rue, ils nous disent tous « Hellooo ! », même s’ils doivent pour cela le crier du fin fond de leur jardin. C’est assez comique, ils sont moins timides ici. Il y en a quelques uns (parmi les garçons, toujours) qui mendient avec insistance « şeker » en nous montrant la bouche avec leur main et en nous suivant. Ils veulent des bonbons et leur –lourde- insistance est très pénible. Pour dix enfants souriants et désintéressés, il y a un petit mendiant saoulant, mais au bout d’un moment, je vous assure qu’on ne voit plus que ceux-là. AàG essaie de leur dire « plus tard », car nous devons en premier poser les sacs, mais ils ne semblent pas comprendre.

Que cette rue est longue, ça n’en finit pas et mon dos est en miettes… on se pose quelques minutes et un jeune homme passant en mobylette s’arrête à notre hauteur. Il a une tête sympathique et nous apprend qu’il y a une pension juste à la sortie du village, que c’est la seule dans les environs mais qu’on y sera bien. Il rajoute qu’on nous fera un bon prix si nous disons venir de sa part ; il s’appelle Mustafa. La discussion se poursuit quelques minutes et il repart. Nous reprenons également la route, un peu soulagés à l’idée de trouver un endroit où dormir. En plus comme c’est loin de la mosquée, on devrait être relativement à l’abri de leur pollution sonore.

Quand nous arrivons à la pension Piri, nous voyons la mobylette de Mustafa dans la cour, il est en train de parler avec le vendeur de tapis (pour négocier sa commission ?). La pension se trouve dans le bâtiment derrière le magasin. Le logeur vient nous voir, il ressemble à s’y méprendre à un mafioso. Enormément de Turcs portent le costume et ça ne nous a jamais donné cette impression, mais celui-ci si. C’est un jeune gars aux cheveux presque gominés, avec un costume qui se veut élégant, bleu marine avec de fines rayures verticales. Un visage étroit et hautain. Pas net.

Il nous montre la chambre, c’est miteux. Comme c’est la seule pension, nous sommes bien obligés d’accepter pour une nuit. En plus au niveau du prix il ne se gêne pas pour demander aussi cher que si on était dans une bonne chambre en plein centre touristique !! La salle de bain ressemble à un local à poubelles, c’est manifestement une toilette dans laquelle ils ont juste rajouté un vieux pommeau de douche. Il n’y a même pas d’évier, et la petite fenêtre s’écroule quand je l’ouvre pour aérer.
Pour la photo du « local à poubelle » (je sais que vous l’attendez tous), il faudra attendre le compte-rendu du lendemain. Tout est sale, y compris la chambre où tiennent tout juste deux petits lits et une minuscule commode. Un drap plié a été déposé au pied du lit. Pas la moindre couverture… or nous sommes en altitude ici, la chambre est déjà fraîche alors que nous sommes en milieu d’après-midi ! Aucune serviette de douche non plus bien sûr.

Le logeur sait que nous venons pour visiter la vallée d’Ihlara, il n’y a rien d’autre dans les environs. Il se propose pour être notre guide avec une telle insistance que cela en devient malsain. On ne trouvera aucune église sans lui, patati patata, le discours habituel. Je déteste qu’on essaie de peser sur ma volonté ainsi. Je ne me sens vraiment pas à mon aise ici, j’ai l’impression d’être une prisonnière, ce gars m’inquiète carrément. Du coup je trouve tout encore plus minable que ça ne l’est et mon moral tombe au fond de mes chaussettes (qui n’étaient pas rayées). J’ai envie de foutre le camp aussi sec.

Pour nous changer les idées, on décide de faire une partie de la vallée cette après-midi : de Selime jusque Belisirma. C’est la partie sauvage de la vallée, et aucun troglodyte n’y est mentionné comme intéressant. Belisirma est le village intermédiaire, le seul avant de rejoindre Ihlara. Sur la carte il est indiqué à 2 km de Selime, ce que nous nous faisons confirmer par le logeur. C’est en réalité complètement faux et ça nous mettra dans une situation assez délicate… m’est avis que le logeur en était bien conscient et espérait que ça le rende indispensable pour nos prochaines randonnées.

A peine avons-nous continué la route sur une centaine de mètres que nous apercevons une deuxième pension… on peste fort tout d’abord, mais on se dit que c’est peut-être bien exclusivement pour du camping. A un moment donné la route traverse la rivière, c’est là le départ de la vallée. Un Mehmet sort d’un magasin judicieusement placé en face et nous interpelle du classique « Hello ». Je ne suis pas d’humeur jouette mais je lui rends malgré tout son bonjour en turc et lui demande de nous confirmer que c’est bien par là. Il acquiesce, je remercie et je coupe court quand il essaie de nous vendre ses babioles. Nous nous éloignons vers le sentier et il nous lancera cette phrase mystérieuse, qui prendra tout son sens -son tragique sens- le lendemain : « La vallée ferme à 16h ». Ca me fait bien rire sur le moment, j’imagine la vallée qui fait « oh mon dieu, il est l’heure, vite je me referme ! »

Je pensais initialement que la route entrait dans la vallée mais il n’en est rien, la route passe tout en haut de la falaise et s’éloigne assez bien de son bord pour finalement rejoindre Ihlara. Il y a juste un embranchement : la petite route qui entre dans la vallée pour relier Belisirma. La vallée est de largeur assez variable, encaissée par des falaises vertigineuses. La rivière Melendiz n’arrête pas de serpenter, impossible de s’y localiser avec une boussole. Nous remarquerons après un bout de temps qu’il y a un balisage au fluo le long du *bon* chemin, mais il est assez pingre et parfois complètement effacé ou interrompu. Bref, pas très fiable, tout comme notre carte !

Très rapidement, nous nous arrêtons pour faire une pause-biscuit au bord de la rivière. Il est 15h et nous crevons de faim vu notre piètre repas de midi. La Melendiz est agréablement ombragée mais les insectes en tout genre pullulent. Mis à part certains passages assez boueux car le chemin est traversé de ruisseaux rejoignant la rivière, la promenade est tout ce qu’il y a de plus pépère. Il faut faire attention de ne pas prendre les chemins qui longent de trop près la rivière car ils finissent immanquablement dedans ! A plusieurs moments nous finirons dans de tels culs-de-sac, la végétation nous empêchant de faire du « hors-piste ». Les bords de la rivière sont aménagés en petites parcelles cultivées (vergers et potagers irrigués par des dérivations de la rivière), bordées de petits murets en pierres. Une grand-mère nous remettra ainsi dans le droit chemin, son petit-fils recevant au passage de quoi caler son estomac !

De temps en temps nous voyons des entrées de troglodytes au pied de la falaise, mais pour les atteindre il faut d’abord monter une belle et longue pente en plein soleil donc nous n’en visiterons pas beaucoup. Ceux qu’on a vus étaient composés d’une ou deux pièces servant manifestement de bergerie. Nous sommes également tombés sur une église sans peinture mais avec quelques décorations sculptées. La taille était si nette que j’ai eu l’impression qu’elle venait d’être faite. Dis, tu crois qu’ils creusent des églises pour les touristes ? Qu’après ils clashent un peu de peinture et rajoutent un panneau « XIème s. » ? 😉

Cela fait à présent plus d’une heure que nous sommes partis et nous ne voyons toujours pas Belisirma. Malgré les arrêts, nous sommes certains d’avoir fait plus de 2 km ! Serions-nous passés à côté du village sans le voir ? Cela semble impossible sur la carte, mais nous savons qu’elle n’est pas fiable pour un sou… Nous continuons notre marche, en accélérant un peu le pas. On essaie de se localiser sur la carte en relevant à la boussole les changements de direction de la rivière, mais c’est peine perdue.

Nous voyons au loin un couple qui jardine, nous traversons leur potager pour leur demander où nous sommes. Ils sont très surpris de nous voir arriver. La question tout comme la réponse sont difficiles à exprimer, heureusement qu’il y a la carte ! Ils nous confirment que Belisirma est devant nous, que nous n’allons pas tarder à y arriver. Leur enfant de quelques années est en train de bâfrer un petit paquet de chips, c’est donc la maman qui récoltera les bonbons pour plus tard.

Nous arrivons enfin au village, après 2h de marche au total. Il est 17h et notre premier geste sera d’acheter une bouteille d’eau à un restaurant-camping plein de petits chatons miaulants, situé près d’un beau pont en pierre. Nous décidons de visiter quelques églises notées sur la carte avant de souper et de retourner à Selime. La Direkli kilise possède une très belle façade, elle se situe dans la falaise juste au-dessus de la route. L’intérieur est assez vaste et intéressant malgré les dégradations subies par le temps et les vandales.

Du temps où le pape avait interdit l’adoration des icônes, certains chrétiens s’étaient réfugiés dans ces églises troglodytiques pour continuer leur culte. Les iconoclastes ont systématiquement buriné les visages représentés, seules les peintures se trouvant en hauteur ont plus ou moins échappé au massacre : les jets de cailloux n’ont généralement pas réussi à les défigurer. Une deuxième sorte de vandales est constituée par les chercheurs de trésors. Une légende prétendait qu’un trésor était caché sous un pilier, du coup beaucoup de piliers ont été creusés voire complètement démolis par des naïfs, menaçant ainsi la stabilité de pas mal d’édifices ! Une troisième sorte de vandales, plus classiques : ceux qui gravent leur nom sur les peintures : « Mehmet 2001 », « Tagöl Konar 88 », etc. Certains graffitis datent par contre du temps de l’église, ils sont écrits en caractères grecs.

Juste à côté de Direkli Church, il y a Bahattin kilise, également richement décorée. Nous cherchons la troisième église qui fait suite, Saint Georges, mais nous ne la trouvons pas parmi les esthétiques troglos et pigeonniers qui se succèdent. Elle doit être plus loin que ce que la carte prétend. Nous retournons donc au restaurant dont les chats brisent le cœur rien qu’à les entendre. Comme il fait frais nous nous installons à l’intérieur, près du four. C’est une très grande salle, presque un préau. En cette saison, il y a juste un groupe d’une douzaine de Français qui logent ici pour faire du « trekking » dans la vallée dixit le restaurateur. En fait de trekkeurs, ils ne nous semblent pourtant pas très sportifs, à moins que ce ne soit le verre de vin à la main qui nous ait donné cette impression ;-p

Il y a un petit chaton dehors qui grimpe dans un arbre à toute vitesse car un gros chien arrive. Le chien s’assied en dessous et attend, stoïque. Vient un moment où le chaton, plantés toutes griffes dans l’écorce, lâche prise. Pouf, il tombe dans les fourrés. Aussitôt je suis dehors, éloignant le chien et ramenant le chaton à l’intérieur de la salle, sur mes genoux. J’ai eu peur pour lui ! Malheureusement je n’ai rien à lui donner à manger…

Nous avons reçu la carte et fait notre choix, mais personne ne vient prendre la commande, malgré nos fréquents et appuyés coups d’œil au serveur. Ils sont en train de servir à boire aux Français, dont le niveau dans les bouteilles est inversement proportionnel au boucan qu’ils font. Arrive le moment tragique, celui où ils allument le four. Et c’est un four à… truites ! Pour moi qui n’aime pas le poisson, l’odeur est épouvantable, j’essaie de cacher mon nez dans le foulard mais impossible de supporter cette infection plus longtemps. Cela, et le fait que nous poireautons depuis une demi-heure, nous décident à quitter le restaurant.

Nous n’avons en effet pas de temps à perdre car il commence déjà à faire très sombre dans la vallée, et nous devons encore rentrer à Selime, qui se trouve à 6 km à vol d’oiseau comme nous l’avons appris depuis lors. De nuit, impossible de reprendre la vallée même avec des lampes, il nous faut passer par la route, qui est encore plus longue (sans doute une dizaine de kilomètres). Et puis… nous avons une faim d’ogres !

Nous marchons vers le second restaurant du bled, appelé tout simplement « Belisirma Restaurant ». C’est à une centaine de mètres du précédent, il faut emprunter un petit pont piéton en bois pour s’y rendre. Soudain on entend dans notre dos le restaurateur précédent qui nous poursuit en criant « MY FRIEND ! MY FRIEND !! ». Il vient de remarquer que ses potentiels clients se sont enfuis, et n’entend pas les laisser s’échapper. On ne se retourne pas et on poursuit notre route. C’est un peu tard pour te réveiller, bonhomme.

Arrivés à l’entrée du second restaurant, nous sommes un peu inquiets : tout est noir, hormis un poste de télévision. Serait-il fermé ? Damned ! Je frappe malgré tout à la porte car je vois trois hommes à l’intérieur. L’un d’eux vient nous ouvrir, un peu surpris. Je lui demande timidement si c’est ouvert et sur son signe affirmatif, nous entrons. Ils allument tout, et c’est là que nous nous rendons compte qu’il s’agit des cuistots et que, la fin du ramazan venant de ‘sonner’, ils s’étaient attablés autour d’un festin ! On est un peu gênés et on prend place là où ils nous l’indiquent. Je commande une pide peynirli (« pizza » turque au fromage) et il me répond, un peu embarrassé, que les dernières pide sont là, sur leur table. Du coup je commande autre chose. Ils se sont tous les trois lancés immédiatement dans la cuisine et effectuent vraiment un record de vitesse pour préparer nos plats ! Le temps que j’aille à la toilette, il y avait des pide peynirli sur notre table. Voyant ma déception, ils ont pris quelques unes des leurs pour nous ! Et elles sont vraiment délicieuses, de même que nos plats et la salade. Leur pain plat, encore chaud, est super bon (fait maison comme en atteste le four à pain). Nous nous empiffrons, et eux de même à la table voisine ^^

Au moment du départ, le serveur nous demande où on va et quand nous répondons que nous retournons Selime, avec nos deux pieds, il nous lance un regard compatissant qui ne laisse rien augurer de bon. Dehors il fait très froid, mais je fais quand même une pause sur les dernières marches pour caresser un petit chat tout doux qui semble appartenir au restaurant. Il vient pattouner sur mes genoux, il est adorable. AàG me fait remarquer qu’on est grillé : les gars du restaurant sont à la fenêtre en train de nous regarder faire des papouilles à leur chat ! Ca a l’air de les rendre assez perplexes. Je ris et on se lance dans la grande aventure : rentrer au logement.

Depuis le restaurant, nous surveillions la circulation pour évaluer la possibilité de faire du stop. Le résultat est un peu décourageant : une voiture toutes les demi-heures, et pas forcément dans le bon sens bien sûr. Nous commençons à grimper la falaise sur la route en lacets, en guise de promenade digestive c’est un peu hardcore ! La montée nous semble interminable, j’allume ma lampe à leds car mes yeux fatiguent dans l’obscurité baignée du clair de lune.

Nous arrivons au sommet après une bonne demi-heure je dirais, sans avoir croisé la moindre voiture dans un sens ni dans l’autre. Ce tronçon plat devrait selon le plan mener assez rapidement à un croisement : à gauche Ihlara, à droite Selime. Nous continuons à marcher d’un bon pas sans trouver le carrefour attendu. Nous allons droit vers le volcan Hasan Daği, dont nous voyons au loin la double silhouette éclairée par la lune. Or, ce n’est pas du tout la direction de Selime ! Dans quel pétrin nous sommes-nous encore fourrés ??

Deux voitures qui se suivent de près déboulent à toute vitesse. Je passe ma led en mode clignotant, histoire de ne pas se faire écraser, pendant qu’AàG lève le pouce. Elles passent toutes deux en trombe. Zut, nous voilà bon pour attendre encore au moins une demi-heure. On commence à se trouver sérieusement en difficulté. Au loin on voit les lumières de ces voitures qui tournent sur la droite. Mode optimiste : Yes ! Le croisement est donc là ! (mode pessimiste : et en plus elles allaient dans le bon sens, bouhouhouu) On s’encourage mutuellement en se disant qu’une fois sur cette route on aura normalement plus de circulation.

Nous n’avions pas encore atteint le croisement que, dix minutes seulement après, un bruit de moteur nous redonne espoir. Je clignote à nouveau, et une sorte de vieux break s’arrête. Un instant de flottement : vont-ils vers Selime ? Oui, miracle !! Incrédules face à notre chance, nous montons dans le coffre. AàG s’assied sur la roue et moi par terre. Quel soulagement ! Le coffre est encombré de seaux de pommes et de caisses de raisins. Les banquettes arrière sont occupées par les femmes, tandis que les hommes sont à l’avant. C’est véritablement toute la famille qui est présente, ils doivent revenir des vergers. Les femmes se sont tournées vers nous avec curiosité, nous leur disons mehraba et ça jacasse joyeusement dans tous les sens. La bonne humeur succède chez nous à la tension inquiète, AàG leur tend une poignée de bonbons en éclairant sa main avec la led. Elles se servent en riant et nous disent quelques chose que nous ne comprenons pas. L’une d’elles s’écrie alors avec un bel accent « dank u ! ». J’éclate de rire, tout le monde suit, et la voiture n’est plus qu’un grand éclat de joie dans cette nuit noire. Elles nous font alors signe de nous servir en pommes, nous en prenons une chacun et remercions à notre tour. Ca c’est du troc ! ^^

Au bout d’un long moment, la voiture s’arrête et nous dépose à Selime. En fait ils se sont arrêtés devant la première pension, la nôtre est cent mètres plus loin. Ils étaient déjà repartis quand ils se sont rendus compte qu’on continuait à marcher le long de la route. Ils ont fait marche arrière sur une centaine de mètres pour nous reprendre, et nous redéposer 100m plus loin ! Si ce n’est pas de l’excès de gentillesse !! Quand nous sommes remontés dans leur coffre, AàG leur a lancé un chantonnant « mehrabaaaa ! » qui les a écroulées de rire. J’aime tant entendre leur rire, à ces femmes dont la vie semble pourtant si difficile…

C’est donc d’excellente humeur grâce à ces braves gens que nous rejoignons notre prison, la Piri Pansiyon. Il y fait à peine moins froid que dehors. Tiens, il semblerait que nous ayons des voisins dans la chambre d’en face. La douche est tellement minable et gelée que nous ne pouvons nous résigner à en prendre une. Rien que la toilette est déjà une épreuve en soi. Cette vue a bien calmé notre enthousiasme. Nous sortons les sacs de couchage et essayons de dormir comme nous le pouvons, c’est-à-dire assez mal. Nous n’entendrons passer que deux autres voitures sur toute la soirée et la nuit (et nous ne savons pas si elles allaient dans le bon sens). Dire que nous sommes parvenus à rentrer en stop… c’est vraiment ce qui s’appelle être verni.

Bon à savoir : un point commun unit les deux mauvaises pensions (Keleş et Piri) où nous sommes allés. Ils ne nous ont pas demandé nos passeports. Or les logeurs sont normalement obligés de les demander pour transmettre à la police, chaque jour, le nom des personnes qui dorment chez eux. Ainsi, en cas de problèmes, ils savent tout de suite où sont les bagages, où joindre les éventuels compagnons de voyage, etc.

A 3h du matin, nous sommes réveillés en sursaut par une musique mise à fond. On se croirait l’oreille collée aux baffles dans un concert ! On se rend rapidement compte qu’en guise de tam-tams ils branchent ici la radio à fond sur les haut-parleurs de la mosquée !! Mais pourquoi les entend-on aussi fort alors qu’elle est assez éloignée ? (réponse le lendemain matin, je vous laisse le suspens) En attendant nous voilà parfaitement éveillés, en train de pester contre ces religieux qui imposent leur mode de vie à tous de façon aussi irrespectueuse (refrain, tous en chœur : « mais ils sont tarés !! »). AàG est tellement enragé qu’il se décide, au bout d’un long moment, à sortir de son sac de couchage (gla) pour prendre l’enregistreur. La logique, inspirée de Murphy, étant bien sûr : si on commence à les enregistrer, ils vont arrêter. Ca n’a pas loupé, au bout de cinq minutes c’était fini ^^

Ce concert nocturne a quand même duré entre 1/4h et 1/2h. Il est extrêmement difficile de se rendormir après une telle interruption dans le sommeil (et un tel énervement, il faut bien le dire). Deux heures plus tard ce fut au tour de la prière, à un niveau sonore tout aussi important. En plus il chante horriblement faux. Argh ! C’est pas possible, si ça continue c’est nous qui allons devenir fous…