Samedi 8 octobre 2005 – C’est chaud l’amour

Une nuit de rêve : comme la chambre du Şato est taillée dans la roche, on n’entend pas le tamtam du ramazan à 3h du matin !! Alleluïa ! Partons en quête de notre petit-déjeuner, il faut pour cela passer de la cave au grenier car la terrasse où se sert la mangeaille est trois étages plus haut. Ce n’est pas le logeur ce matin mais un employé manifestement, et il dort tout habillé dans la pièce à côté de la terrasse : il est 8h30 quand nous ouvrons la porte, nous le réveillons… le petit-déjeuner est correct si ce n’est qu’il nous sert du pain très sec. C’est dommage car il suffit de faire 100m pour en acheter du frais et ça ne coûte vraiment rien. Le pain, où qu’on l’ait acheté, était toujours frais et délicieux en Turquie. De plus, comme ils sont petits, deux personnes en viennent facilement à bout en un repas.

Nous passons dans le Mehmet-shop du bas de la rue pour acheter du pain, du miel et du fromage fondu – il est assez difficile de trouver autre chose pour composer un pique-nique. Nous partons ensuite à pied vers la vallée blanche, aussi appelée vallée de l’amour en raison de ses nombreuses cheminées de fée en forme de phallus.

D’après la carte il nous faut prendre le chemin de crête passant sur la droite tout le long de la vallée et au bout seulement nous pouvons y pénétrer. Cela fait donc quatre trajets au lieu de deux. Evidemment, nous ne l’entendons pas de cette manière ! Dès qu’on peut, on quitte le chemin pour suivre le bord de la falaise. De là, on espère trouver un accès, n’importe quel endroit où la descente soit envisageable.

Nous traversons de nombreuses vignes où la terre meuble s’enfonce jusqu’aux chevilles. Chemin faisant nous croisons des paysannes en train de cueillir des pommes, en réponse à notre « günaydin » elles nous en offrent trois chacun. Ce sont de toutes petites pommes rouges très fermes, qui se révèlent particulièrement juteuses et parfumées… Teşekkür ederim !

Nous trouvons enfin un accès menant au fond de la vallée – étonnamment il n’est même pas casse-gueule. On fait « demi-tour » par rapport au chemin de crête, c’est-à-dire qu’on s’enfonce dans la vallée. La zone intéressante de la vallée de l’amour se trouve manifestement de l’autre côté, vers son entrée, mais nous sommes là pour nous balader. Nous croiserons en tout et pour tout trois touristes. On se trouve un chouette endroit à l’ombre pour pique-niquer – car il fait de plus en plus faim et de plus en plus chaud. Remarquez le pied de bouc 😉

On se rend ensuite à l’entrée de la vallée, il y a effectivement de belles cheminées de fée mais rien de transcendant par rapport à ce que nous avons vu ailleurs… à croire qu’après une semaine nous devenons déjà blasés par ces paysages pourtant hors normes ! Le soleil tape tellement que nous sommes obligés de tricher avec l’appareil photo : nous le forçons à se mettre en 1/2000ème de seconde en le réglant directement sur le soleil. Manuellement on ne peut pas dépasser le 1/1000ème…

Sur le chemin du retour, on croise encore des femmes occupées à la cueillette. Une fois parvenus à l’entrée de la vallée, nous prenons le fameux chemin de crête. Il est 13h, ça monte fort et on cuit ! A la moindre ombre, une pause s’impose. Nos bouteilles d’eau se retrouvent rapidement à sec mais ce n’est pas grave, le village n’est pas bien loin.

Nous comptions retourner à Ortahisar l’après-midi pour enfin visiter cette fameuse forteresse. Malheureusement le prochain dolmuş est dans une heure et demie… vu la chaleur et la pénibilité de la route vers Ortahisar, nous décidons d’y aller en voiture. Un gars de l’office du tourisme nous propose de nous y emmener pour 5 liras par personne. C’est cinq fois plus cher que le bus mais nous acceptons.

Nous montons dans une authentique Renau1t 12, voiture la plus fréquente en Cappadoce du fait paraît-il de sa propulsion. Le démarrage est laborieux (une trentaine de secondes) et je n’ose pas imaginer comment cela se passe en hiver ! Dans les descentes, il coupe le moteur. Nous nous y attendions pour en avoir été souvent les témoins extérieurs. Nous arrivons cahin-caha à Ortahisar, nous lui disons de s’arrêter à l’entrée du village car nous connaissons la route. AàG lui tend le billet convenu et le gars semble déçu qu’on ne soit pas plus généreux.

La citadelle est encore assez loin mais d’ici nous avons une vue globale et elle est tout de même impressionnante. Nous farfouillons un peu avant de trouver l’entrée, il faut passer entre des Mehmet-shops. Au départ nous suivions un petit groupe guidé mais en fait ils ont fait un petit tour à l’extérieur dans les vieux quartiers désertés et sont repartis sans visiter ! Non mais faut pas passer trop de temps là, ça n’en vaut pas la peine puisque l’entrée est *gratuite* !!

Et effectivement, comme l’entrée n’est pas payante il n’y a pas de cars de touristes. Sur tout le temps que nous y passerons, nous ne croiserons que trois ou quatre peyots. C’est vachement chouette, à nous la forteresse ! C’est un énorme gruyère sommairement aménagé pour les touristes – c’est-à-dire que ce n’est pas pour les petits enfants ou les personnes ayant du mal à se déplacer. Le genre d’endroit que j’adore parce qu’ils n’ont pas tout défiguré par des aménagements stupides.

Des sortes d’échelles légèrement inclinées, possédant des échelons larges mais fort distants les uns des autres, permettent de passer d’un étage à l’autre. Quelques tuyaux de chauffage sécurisent l’accès aux échelles. Quand on voit l’épaisseur laissée entre deux étages (parfois guère plus de 10 cm), on se dit que la citadelle n’en a plus pour longtemps… ça a été (sur)creusé bien au-delà du raisonnable ! D’ailleurs elle devait être beaucoup plus grande auparavant.

On s’amuse bien dans cette citadelle, la vue du sommet est très belle, et le vent nous y rafraîchit enfin. Juste en bas, il y a une fabrique d’onyx. La particularité de cette pierre est d’être translucide à la lumière. Le vendeur nous invite et nous acceptons. Il y a cinq gisements d’onyx en Turquie et le sien vient de Cappadoce, au nord d’Avanos. Nous avons accès à l’atelier, un ouvrier y travaille à la taille et au polissage… les poussières d’onyx sont omniprésentes et il n’a pas le moindre masque. Nous apprendrons par la suite que Süleyman travaillait là avant, et qu’il a dû être opéré des poumons. Les veines d’onyx vont du blanc au marron en passant par le jaune, le vert, le rose… le choix est difficile mais nous finissons par choisir quelques pièces en souvenir et pour offrir.

Nous décidons de passer à Aynali Kilise pour dire au revoir à notre soleil, Süleyman. En effet, demain nous partirons pour la vallée d’Ihlara, à plus de 100km de là, et Süleyman nous avait dit en nous quittant la veille de ne pas hésiter à repasser le voir, que ce soit le lendemain ou le mois suivant. Nous retrouvons sans mal le petit sentier qu’il nous avait indiqué et nous rejoignons l’église. La table à thé est déserte, en fait Süleyman est dans une toute petite pièce sise dans le couloir d’entrée de l’église. Comme il fait très froid dehors (le soir tombe) et qu’il suit le ramadan, il reste allongé au chaud sur sa couchette quand il n’y a pas de touristes.

Il est content de nous revoir et met aussitôt de l’eau à chauffer pour nous offrir le thé, allume des bougies, etc. Comme j’ai toujours des bougies chauffe-plat dans mon sac, j’en allume aussi. Je craque un gros cyalume bleu et Süleyman est émerveillé par ces « nouvelles technologies ». Il le pend au dessus de sa couchette et ne cesse de se retourner pour le regarder en disant quelque chose comme « wallah allah ! » Je lui explique le fonctionnement, que ça dure à peu près 24h et je lui conseille de le ramener chez lui car demain quand il reviendra il aura pâli. Je lui donne en souvenir une pochette de mini-cyalumes de toutes les couleurs, qu’il pourra allumer lui-même, et il est tout content ^^

Nous discutons d’un peu de tout : de nos modes de vie, de nos métiers, de l’Europe, des différences de niveaux de vie, du séchage des abricots, etc. Ce n’est pas toujours évident de se comprendre et nous regardons souvent dans son dictionnaire anglais-turc, bien plus complet que notre petit « turkish phrasebook ». Nous songeons à l’inviter à manger, lui et sa femme, mais il prend les devants et nous le propose. Nous comprenons que toute sa famille sera là et après nous être assurés que nous ne serions pas une gêne, nous acceptons avec joie. Il nous explique qu’après le ramazan, l’église sera fermée jusqu’en mars. Je lui offre des semelles chauffantes et lui en explique le fonctionnement pour ne pas qu’il se brûle lorsqu’il les utilisera (réaction exothermique avec l’oxygène de l’air).

Nous l’aidons à rentrer ses tabourets et à fermer l’église, ensuite nous le suivons jusque chez lui. Il habite à Ortahisar et passe prendre du pain dans une boutique, nous en profitons pour acheter un gros paquet de thé. A peine la fin du ramazan a-t-elle sonné que Süleyman rompt la grande miche de pain et nous en offre une part. Nous rencontrons sa femme Nadie qui nous offre le couvert le plus naturellement du monde. En fait nous avions mal compris, ce n’est pas un repas avec toute la famille mais juste eux deux. Du coup nous sommes un peu gênés car si un repas prévu pour dix est facilement partageable avec deux estomacs supplémentaires, il n’en va pas de même d’un repas pour deux !

La table et les fauteuils sont à la même hauteur, ceci afin de permettre à chacun de tirer la nappe sur ses genoux : les miettes ne tombent pas sur les tapis. La nourriture est, comme nous nous y attendions, très différente de celle des restaurants. Süleyman accroche le cyalume dans son salon et éteint la lumière pour montrer à sa femme. Nous mangeons très bien et, contrairement à nos craintes, il y a assez pour tout le monde. Il faut dire qu’on avait déjà l’estomac bourré de thé 😉 Pour remercier du repas partagé, nous offrons le demi kg de thé, ce n’est pas grand-chose mais ça vient du cœur !

Nadie se retire et Süleyman entreprend de passer en revue les 500 chaînes qu’il reçoit par satellite et nous demande de l’arrêter quand on tombe sur une chaîne de notre pays. Ben y en a pas eu une seule. Suisse, France, Allemagne, etc. et puis toutes des chaînes du Moyen-Orient, même du Qatar… mais pas une seule belge. Il se fait tard et nous partons, ne voulant pas nous imposer plus longtemps à ces braves gens. Süleyman nous raccompagne jusqu’à être sûr qu’on retrouve nos repères. Nous lui disons qu’il n’est pas raisonnable, il fait glacial dehors et nous ne voulons pas qu’il tombe malade ! On marche un petit bout de temps et une fois sur la route de Göreme, on essaie le stop. Il n’y a quasi pas de voitures qui passent et nous avons fait la plus grosse partie du chemin quand nous sommes finalement invités à monter dans une voiture.