Vendredi 7 octobre – Le soleil de notre séjour

Ce n’est qu’après la première prière (vers 5h30) que nous pourrons enfin fermer l’œil. La luminosité nous réveille et AàG m’annonce qu’il est 8h, heure belge, donc 9h ici. Il s’est en fait trompé, car le 6 et le 8 sont très similaires sur l’écran de l’appareil photo, il est donc 7h mais nous ne nous en rendrons compte que bien plus tard. Nous décidons de déménager, la nuit fut trop infernale. AàG veut prendre une douche, il n’y a que de l’eau glacée. Les voisins ont épuisé la réserve d’eau chaude cette nuit. Nous faisons nos sacs, je me sens un peu mieux que la veille.

A mi-escalier, nous allons toquer à la porte du logeur pour payer et signaler notre départ. Il était en train de dormir. Nous lui fourrons entre les mains le prix convenu, dont nous avons enlevé le petit déjeuner de ce matin puisque nous ne le prenons pas. Eberlué par notre départ soudain et nos têtes très mécontentes, le logeur commence par dire que le prix n’est pas bon, finalement il dit que c’est ok, et demande où nous allons à présent. AàG lui lance un « Göreme ! » assez rageur et part sans plus répondre aux interrogations du logeur : Göreme ?? Je lui donne la raison de notre départ en trois mots, pour qu’il n’ait aucun doute : à cause de lui et de son chien nous n’avons pas dormi de la nuit et, accessoirement, ce matin il n’y avait pas d’eau chaude.

Nous ne voulons pas retourner à l’office du tourisme où nous suspectons du « copinage » dans la manière de conseiller les pensions. Nous préférons chercher par nous-mêmes dans les rues. On repère une pension à peu près à la même hauteur que Keleş Pansiyon mais sur l’autre versant de Göreme, la rue semble très calme mais le minaret de la mosquée arrive à notre hauteur. On décide tout de même d’aller voir. Le logeur nous montre une des deux chambres près de l’entrée.

Prise d’une subite inspiration, je lui demande de nous montrer sa chambre la plus calme. Il nous emmène alors au bout d’un couloir où se trouvent trois autres chambres. Celles-ci sont troglodytiques, taillées au pic.

Il nous ouvre celle du milieu et étonnamment il y règne une température très agréable. Il y a trois lits simples dans la grande pièce d’entrée, et de là part une autre petite pièce troglo, plus enfoncée encore dans la colline, qui possède un lit double. Comme nous sommes hors saison touristique, nous avons donc droit à cinq lits pour nous deux ! Les deux chambres voisines sont d’ailleurs inoccupées.

La salle de bain suit le même principe de « ni rideau ni bac » mais est beaucoup plus grande et confortable. C’est le jour et la nuit. Ca nous semble franchement luxueux après le précédent logement, et en plus c’est moins cher… nous posons donc nos sacs à dos dans notre nouvelle résidence : Şato Pansiyon, ce qu’on prononce donc « le Château » 😉 C’est quand même le pied de pouvoir éteindre la lumière avec l’orteil sans quitter le lit, non ?

Nous commençons par petit-déjeuner, le logeur acceptant de nous servir aussitôt, et c’est là que nous nous rendrons compte qu’il est 8h (et non 10h). Cool ! On pensait avoir perdu notre matinée avec cette fichue histoire, et heureusement il n’en est rien ! Comme le ventre va mieux et est normalement sous contrôle avec les médicaments, je me permets de manger normalement. Tout nous semble savoureux, la bonne humeur nous a bel et bien regagnés.

On part visiter le Open Air Museum de Göreme, situé à quelques kilomètres du centre. Une petite appréhension : le nombre de cars que nous voyons défiler à longueur de journée vers ce musée… Nous arrivons juste après l’ouverture, et déjà il y a pas mal de monde. Contrairement à ce qui est représenté sur la carte, le musée est tout petit, rien à voir avec celui de Zelve.

L’intérêt ici réside uniquement en une dizaine d’églises troglodytiques peintes, parfois entourées d’un petit complexe monastique (réfectoire, tombes, etc.) : l’église aux sandales (çarikli kilise), la chapelle sainte Catherine (azize Catherine şapeli), la chapelle de saint Basile (aziz Basil şapeli), l’église sombre (karanlik kilise), la chapelle sainte Barbe (azize Barbara şapeli), etc.

Les peintures étaient soit directement appliquées sur la roche, auquel cas elles étaient souvent moins sophistiquées et dans les teintes rouges, soit appliquées sur une couche de plâtre préalablement badigeonné sur les murs. Les couleurs (pigments végétaux) étaient alors beaucoup plus riches. Avec le temps, des morceaux de plâtre tombent et on peut souvent découvrir en dessous un dessin rudimentaire, plus ancien, tracé en rouge.

L’entrée du musée est hyper chère et nous passons même dans des tourniquets automatiques qui avalent le billet en émettant une phrase en anglais et en turc avec une affreuse voix électronique simili-féminine.

L’église sombre (« dark church »), une des plus intéressantes car ses peintures ont été restaurées, n’est accessible que via le payement d’un supplément qui coûte presque la moitié de l’entrée. Ca fait 17 liras par personne en tout, c’est complètement hors de prix.

Le chemin est large, entièrement pavé, balisé de barrières, ça empeste le sheep-tourisme. Il est très difficile de faire des photos car les églises sont petites, sombres, et le plancher en bois sur lequel on évolue tremble en permanence avec les dizaines de touristes qui évoluent dessus et bouchent la vue.

Pour les premières églises nous avons de la chance, mais de gros arrivages de cars tuent tout espoir pour les dernières. Nous les visiterons en nous intercalant entre deux groupes, ce qui nous vaudra des regards très noirs de certains. C’est la folie, ils font rentrer des groupes de 40 personnes dans une minuscule église, à l’intérieur c’est pire que le métro à l’heure de pointe et au final je crois que personne ne voit les fameuses peintures qui la décorent… c’est vraiment n’importe quoi. En attendant, les guichetiers encaissent des sommes faramineuses… Et malgré le prix exorbitant de l’entrée, les toilettes à l’intérieur du musée sont payantes ! Non mais ils veulent vraiment qu’on pisse dans leurs églises là ??

On ressort du musée franchement dégoûté par cette industrie du tourisme. Ca rend malade ces troupeaux agglutinés, on en deviendrait presque agressif. Bêêê ! Et juste à la sortie du musée, qui croise-t’on ? Guide n°2 !!

Entre les imposants Mehmet-shops multilingues (we speak sheep) à destination du tourisme de masse, une vieille femme est calmement en train de broder sur un petit tabouret. Sur la minuscule table à côté d’elle, des napperons et des foulards typiques s’empilent en d’inquiétantes tours de Pise. Elle ne parle que turc et a une bonne bouille honnête. Nous lui prendrons quelques pièces, et elle m’aidera à mettre le foulard à la mode locale pour me protéger du soleil. Ca me permet de remiser au fond du sac celui qui sentait le renfermé.

C’était très rigolo car durant tout le restant du séjour j’ai donc mis ce foulard, porté comme elle me l’avait appris – lorsque c’était utile, c’est-à-dire quand le soleil tapait ou que le froid mordait. Evidemment je ne prêtais aucun soin à ce que mes longs cheveux blonds ne dépassent pas, et je continuais à montrer mes mollets. C’était souvent l’ébahissement complet pour les Turcs qui me voyaient ainsi, même les conducteurs ralentissaient pour être sûrs d’avoir bien vu l’énergumène. Les réactions étaient diverses : incompréhension, sourire, étonnement, respect, rire franc, et plus rarement désapprobation… Bon au moins maintenant, je savais pourquoi j’attirais les regards ^^

Nous visitons la dernière église, la plus grande : Tokali kilise. Elle est en dehors du musée, un peu en contrebas, mais se visite sur présentation du ticket d’entrée. Elle date comme les autres du 10ème-11ème siècle et possède plusieurs pièces sur deux étages.

Peu de touristes par rapport à l’intérieur du musée, ce qui est assez incompréhensible car cette église est très belle.

Comme nous y avions été bien accueillis la veille au soir, nous retournons au « Local Cafe & Restaurant ». Leur slogan est : entrez, testez et vous ne sortirez pas déçus. Ben tu parles… Je prends un plat végétarien : une sorte de crêpe (même s’ils appelaient ça börek !) avec du fromage et des épinards. Sauf qu’il n’y a pas trace de fromage dedans. J’appelle le patron, il me dit « vous êtes sûre ? », l’air de dire que sous le centimètre carré là tout au bout il y aurait peut-être quelque chose ? Non il n’y a rien, et avec un tiers des ingrédients en moins c’est vraiment pas delicious, c’est tout sec et sans goût. « Le cuisinier a dû oublier » qu’il me dit tout simplement. Ca ne le gêne pas le moins du monde. Il ne me propose pas de remplacer le plat et, lors de l’addition, il compte le prix entier. Il propose juste un thé ou un café offert par la maison pour compenser. On l’envoie au diable, on n’a pas envie de son çay ni de s’attarder chez des vautours pareils.

Avec l’accumulation des mauvaises surprises (la nuit, le musée, le resto…), on est d’assez mauvaise humeur. On décide d’aller voir la forteresse d’Ortahisar, qui est sensée être une version plus petite de la citadelle d’Uçhisar. Impossible de trouver un dolmuş – en fait il n’y en a que toutes les deux heures – donc nous partons à pied. Nous devons reprendre la route du musée et ça monte bien ! Deux autres touristes font le même trajet et nous demandent où se trouve le musée, je le leur indique. Ils s’arrêtent à Tokali Church, je leur explique l’astuce au niveau des billets et ils me remercient en me disant que je suis vraiment une très bonne guide.

Juste après le musée, la route fait quelques lacets pentus et serrés, où certaines zones ont été dépavées. C’est un endroit très dangereux pour les véhicules et je m’étonne, vu le nombre de cars qui y transitent, de ne pas avoir été témoin de l’un ou l’autre accident. On croise des carrières de stockage de citrons, cela semble visitable mais il n’y a strictement personne sur le site, dommage. Le soleil est cuisant et toujours pas de piton rocheux en vue, on commence à se dire que les 3 km annoncés entre Göreme et Ortahisar doivent être un peu faussés ! Les distances indiquées sur les panneaux ou sur les plans sont effectivement très relatives en Turquie. Juste avant d’arriver au célèbre « Kaya camping », nous voyons un petit sentier et une flèche qui indique Aynali kilise / Firkatan kilise. Une bonne excuse pour se mettre au frais et souffler un peu !

Nous ne tardons pas à arriver à l’église, qui a bien sûr son Mehmet à l’entrée. Sauf que ce n’est pas un Mehmet comme les autres, ni une église comme les autres… C’est l’église au miroir (aynali kilise), ainsi nommée par les Turcs en raison de sa symétrie – Firkatan est le nom byzantin de l’église. Le guide ne se contente pas de nous faire payer (2 petites liras) et de nous prêter des torches (que je refuse car j’ai ma frontale), il commence à nous expliquer les décorations (tracés géométriques et dessins rouges, je n’en ai quasi pas de photos désolée) avec une bonne volonté qui compense les lacunes de son anglais. Il y a des illustrations assez surprenantes pour une église : un chat, des dominos… il nous montre aussi le fond baptismal taillé dans la roche et les encoches utilisées pour les lampes.

Puis le guide nous entraîne dans la pièce voisine, nous montre les endroits où les moines pendaient leurs vêtements, le tunnel assez bas menant vers une troisième pièce, petite et sombre, qui pouvait être fermée par une belle meule de pierre. On croit que c’est terminé mais non, dans un recoin sombre, formant un angle aigu avec le tunnel d’entrée, un escalier dérobé avec ses marches immenses et son ciel bas nous emmène à l’étage dans un grand pigeonnier !

A chaque passage un peu difficile (enfin « difficile » est un bien grand mot), le guide me propose son aide… C’est vraiment Wa1ibi cette église, on est tout foufous !! Il nous montre le creusement en biais permettant l’arrivée directe des pigeons et nous montre un tunnel vers une cinquième pièce. Il nous laisse y aller seuls en nous avertissant qu’il y a un puits, et va rejoindre les deux touristes qui viennent d’arriver.

Nous nous engageons dans le tunnel bas et étroit, il y a encore une meule de pierre dans la pièce où nous arrivons. Il fait presque complètement noir ici et le puits de quelques mètres de profondeur est impressionnant. On pourrait le descendre en opposition mais il est quand même large, et puis nous ne savons pas où nous atterririons…

On prend notre temps en retournant dans les pièces précédentes pour photographier, on est super contents que le hasard nous ait conduit ici, cette église est un vrai petit bijou !! Après l’industrie décevante de l’open air museum, Aynali kilise est une bouffée d’air frais qui nous était bien nécessaire ! Autant dire que notre enthousiasme, qui était au plus bas, est remonté en flèche 🙂

Les deux autres touristes n’ont pas une âme d’explorateur, ils abandonnent la visite dès qu’ils doivent un peu baisser la tête… ben ils savent pas ce qu’ils ont perdu !! Du coup on a de nouveau le guide pour nous tous seuls. Nous sortons de l’église et rerentrons par un autre petit couloir bas, le guide s’enfile ce boyau en marche arrière pour éclairer de sa torche là où je pose les pieds – alors que j’ai ma lampe frontale qui m’éclaire très bien, si c’est pas de l’excès de gentillesse, ça ! Nous arrivons en fait dans la pièce où débouche le puits que nous avions vu en haut. Comme j’ai –forcément- de la poussière de roche sur les vêtements, voilà-t’y pas que le guide commence à m’épousseter ^^

Le guide nous entraîne ensuite à quelques mètres de l’entrée de l’église, il a dressé là une petite table et quatre tabourets bas à la mode turque. Sur la table, des œillets d’inde font trempette dans un vase improvisé. Le guide, qui s’appelle Süleyman, nous invite à prendre le thé. Il sort les verres, la double théière, le sucre… un touriste était déjà assis en train de siroter son thé. Il s’agit d’Arno, un Allemand qui rejoint Bethléem à pied !

Nous discutons gaiement tous les quatre en anglo-germano-turc, Süleyman est la gentillesse incarnée et Arno nous raconte son projet de grimper le plus haut volcan du coin : le Erciyes Daği, dont le sommet enneigé trône à plus de 4000 mètres. Nous discutons, discutons, discutons, à peine nos verres sont-ils vides que Süleyman nous ressert, et nous ne voyons pas le temps passer ! Deux heures plus tard, on se décide tout de même à continuer le trajet interrompu. Süleyman nous indique un sentier pour rejoindre plus rapidement et plus agréablement Ortahisar que par la route.

Il se fait fort tard pour la visite de la forteresse mais nous décidons d’aller tout de même jusqu’à son pied. Nous croisons plein d’enfants et la distribution de bonbons va bon train ! Mon foulard intrigue et un jeune garçon s’amuse à m’appeler « maman » à plusieurs reprises, ce qui fait bien rire ses copains ! Dans le village il y a aussi des carrières de stockage de citrons et de patates. Nous nous demandons pourquoi ils sèment leurs déchets partout : les citrons pourris avec leur papier d’emballage et des morceaux de cageots en bois. Süleyman nous apprendra par la suite que c’est pour que cela sèche au soleil car cela fait de très bon allume-feux en hiver.

Nous décidons de rentrer à Göreme car il se fait tard, mais nous n’avons pas bien regardé par où nous sommes arrivés. Nous tournicotons pas mal avant de demander à une femme. C’est en fait une touriste qui loge ici avec un groupe et elle nous dit avec indifférence qu’elle ne sait même pas comment s’appelle le village où elle se trouve. Pitoyable. Deux nourrissages plus loin (bonbons et croquettes), nous demandons à une vieille femme mais sa réponse est difficile à comprendre. Nous arrivons sur une grand-route et nous rendons compte assez rapidement que nous l’avons prise dans le mauvais sens malgré la boussole ! Au loin on voit le double piton d’Uçhisar sur lequel le soleil se couche, c’est très beau. Nous rejoignons enfin l’embranchement qui mène à Göreme, à partir de là nous pourrons faire du stop pour rentrer.

La nuit est tombée et j’ai mis mes deux foulards car il fait glacial et marcher d’un bon pas ne suffit pas à nous réchauffer. Une touriste est immobile au croisement. Quand elle nous voit, elle commence à marcher dans la même direction et nous explique d’un ton à la fois mécontent et angoissé qu’elle a raté le dernier dolmuş. Elle lance un incrédule « and you do this voluntarly ? » que AàG et moi interpréterons en fait totalement différemment. Je lui réponds « fifty-fifty ». J’interprétais sa question comme quoi elle ne comprenait pas qu’on rejoigne volontairement Göreme à pied dans le noir et le froid. AàG, quant à lui, a compris que cela s’adressait aux foulards que je portais. Je ne pense pas que ce soit le cas car elle était obnubilée par le trajet et n’arrêtait pas de se lamenter, désespérée de devoir marcher quelques kilomètres, qu’elle était mouillée (??), qu’elle commençait à être malade, etc. A l’entendre, c’était une petite chose fragile et délicate à qui il était honteux de jouer pareil tour. Elle se plaignait comme si on avait une part de responsabilité dans ses malheurs. Elle m’énervait un peu. Nous aussi on avait froid et on était malade, merde !

Comme on est gentil, on ne fait de stop pour ne pas la « concurrencer ». La deuxième voiture qui passe s’arrête pour la prendre. C’est un minibus vide. Croyez-vous qu’elle aurait dit au chauffeur de nous prendre aussi (on était 20m devant) ? Que nenni, l’égoïste nous a laissé rentrer à pattes. Bien fatigués et affamés, nous nourrissons au passage le chaton-écureuil du Turist hotel. Nous atterrissons au Tardelli dans l’espoir de manger une bonne pide ou pizza, car c’est annoncé comme leur spécialité. Pas de chance, leur four est en panne… on mangera bien quand même, mais le service est lent alors qu’il n’y a que deux autres clients. La petite fille du patron, Cansu, passe son temps à se cacher dès qu’on la regarde… du coup on joue à cache-cache avec elle et ça l’amuse beaucoup. Pour déterminer à qui donner l’addition, le patron nous demande « who is the boss ? ». Je réponds que c’est moi, car c’est effectivement mon tour de payer la hesap. Il rit et la donnera quand même à AàG. Autre pays, autre mentalité…