Mardi 4 octobre 2005 – Vanille fraise pistache

Comme chaque matin, nous nous rendons sur la terrasse pour petit-déjeuner. Nous tentons vainement de trouver une lampe magique pour faire apparaître le logeur… mais il ne se réveillera qu’à 8h50 ! Départ tardif de la pension donc – les précieuses heures d’ensoleillement se lèvent à l’heure, elles, malheureusement. Il n’a rien entendu du cri de cette nuit, tant mieux.

Nous prenons le bus pour Çavuşin, il s’arrête pile en face d’une église troglodytique à visiter. En bas, un grand atelier de poterie et un Mehmet qui nous accroche : Hello ! Comme à ce moment-ci des vacances nous sommes encore polis, nous lui rendons son bonjour : Merhaba. Souvent ça les calme, on a remarqué, qu’on réponde en turc. Mais Mehmet ne se décourage pas pour autant et quand il découvre que nous venons de Belçika : « Ah, Belgique ! Français ou flamand ? » C’est quand même stupéfiant !! Il commence à nous parler en français, langue dans laquelle il se débrouille assez bien. Avez-vous déjà vu comment on fabrique les poteries ? Là, malheureusement, je n’ai pas réussi à répondre avant AàG qui, candidement, répond par la négative. Aïe ouille, ne voilà-t’y pas qu’il essaie de nous entraîner à l’intérieur de son magasin ! Je lui explique que ça ne nous intéresse pas vraiment, que nous sommes là pour les paysages. C’est un peu la douche froide pour lui mais les vendeurs turcs sont généralement bons perdants (ou très optimistes ?) : même si vous leur demandez un renseignement par après ils vous répondront de bonne grâce.

Pour la petite histoire, si nous les appelons tous « Mehmet », c’est parce que ce prénom est statistiquement ultra fréquent là-bas. Les autres prénoms répandus sont : Osman, Mustafa et Süleyman.

Nous montons à la kilise (église) Nikephoros Fokas, il y a beaucoup de touristes – normal : c’est pratiquement « sur la route » et puis c’est payant bien sûr. C’est même plutôt cher pour ce que c’est, mais le Mehmet qui s’occupe des biletler (billets) est gentil. Habitué aux touristes qui ne font pas le moindre effort et estiment normal que tout le monde parle anglais ou français, il est tout content qu’on s’adresse à lui en turc. On sait maintenant dire bonjour, demander deux billets, combien ça coûte, comprendre la réponse, dire merci et au revoir. J’expliquerai plus loin dans le compte-rendu (le 07/10) les différentes techniques de peinture et la raison de certaines dégradations qui ont été volontairement apportées aux églises.

Nous partons ensuite en quête du eski (vieux) Çavuşin, une colline creusée d’habitations troglos. Nous nous sommes fourvoyés dans les explications et prenons la première à gauche. On atterrit dans le cirque rocheux sis derrière l’église, il est creusé d’une multitude de pigeonniers troglodytiques (parfois décorés). Le pigeon a une grande importance ici, il servait de messager et son guano était récupéré comme engrais. De nos jours, le pigeon, qu’il parle allemand, néerlandais ou autre, a toujours beaucoup d’importance pour l’économie de la région, il se fait plumer et ensuite manger à toutes les sauces ;-p

Après s’être fait dépasser par plusieurs charrettes tirées par un cheval ou un âne, nous arrivons au vrai vieux village. Plusieurs cars sont garés le long de la colline, ce n’est pas du plus esthétique… mais les longer nous permet de ne pas se faire trop accrocher par les Mehmets qui ont leur étal de l’autre côté de la rue 😉

Ici aussi, des effondrements se sont produits, motivant le départ des habitants vers des maisons de construction plus traditionnelle (enfin, pour nous). On navigue au milieu des vieilles habitations, beaucoup de creusements sont prolongés par des parties en pierre. La pente en est couverte jusqu’au sommet, mais il fait tellement chaud que nous nous arrêterons aux trois quarts de la montée. Nous sommes pressés de découvrir les célèbres vallées rouge et rose, et puis… nous avons faim ! Ce fut une erreur car au sommet il y a l’église Saint Baptiste, nous l’avons donc loupée.

Nous ne savons pas de quel côté partir pour visiter les vallées, nous commettons donc l’irréparable en demandant notre chemin à un Mehmet qui vend des souvenirs. Il nous indique la bonne route mais ne se contente pas de cela bien sûr. Il veut nous accompagner pour nous guider jusqu’aux quatre églises principales, qui ne sont pas faciles à trouver (dixit Mehmet). Il nous dresse un portrait assez effrayant des vallées qui nous attendent pour qu’on accepte son guidage de trois heures. Il nous donne en particulier cet avertissement, avec un ton emphatique et un froncement de sourcils menaçant : « without guide, you’ll see only one church ! » Comme tout un chacun ici sait (ou pas), j’ai un esprit de contradiction qu’il n’est pas bon de titiller. N’ayant aucunement envie de perdre notre indépendance, et encore moins pour nourrir un vautour pareil, nous déclinons fermement son offre en lui disant que peu importent les églises, nous sommes là pour les paysages. Du coup, son discours change du tout au tout et il commence à essayer de nous refourguer sa camelote, notamment des onyx verts taillés grossièrement en petit animal. J’en profite pour lui poser la question piège : d’où provient votre onyx ? Réponse : Pakistan. Bon ben salut hein Mehmet, au plaisir de ne pas te revoir.

Avant de s’enfoncer dans les vallées, il faut obligatoirement nous sustenter car après il n’y aura plus rien. Il n’y a pas beaucoup le choix, il est 11h30 et nous mangeons au dernier Mehmet-shop qui ponctue le chemin des vallées. Le repas est cher et se fait attendre, heureusement il y a un chat miaulant pour compenser.

Le chemin des vallées est fléché. Initialement de la largeur d’une voiture, il se réduit au fur et à mesure jusqu’à devenir un sentier. Deux quads nous dépassent : deux touristes et leur guide. Ces quads font beaucoup de bruit, soulèvent beaucoup de poussières, et gâchent complètement l’ambiance paisible et naturelle qui régnait jusque là. C’est du saccage. Ces gens n’ont manifestement rien compris à la tranquille beauté du lieu.

Nous longeons une paroi rocheuse et comme nous regardons tout partout tellement c’est magnifique, nous nous rendons compte que cette paroi possède en hauteur une église : 3 Haçli Kilise (l’église aux trois croix). C’est en fait la seule église difficile à trouver. L’escalade est facile à un endroit, alors nous montons admirer les croix sculptées au plafond et les tracés rouges qui décorent la nef. Il y a plusieurs pièces en enfilade, c’est assez sympathique. Nous entendons les deux quads qui ont fait demi-tour plus loin et reviennent. (Leur guide aurait-il loupé l’endroit au premier passage ?!) Nous nous empressons de fuir ces nuisibles.

Même dans les vallées les plus reculées, tous les endroits qui le permettent sont cultivés (champs, vergers, vignes…) Ainsi sur le chemin, nous verrons un cheval et un âne, utilisés pour ramener les récoltes jusqu’au village dans de grands paniers tressés. Mon dernier bout d’ekmek (pain) y passe 🙂

Nous entrons sans trop nous en rendre compte dans la deuxième vallée, appelée « vallée rose » du fait de la couleur des meringues qui la composent. C’est réellement magnifique.

Sauf que les quads nous redépassent. On est obligés d’attendre un peu avant de poursuivre, il y a tellement de poussières qu’on se croirait dans le brouillard. Le chemin se retrouve parfois creusé dans la roche, nous passons sous de longues arches très esthétiques. Sentiment de bonheur serein…

Saint-Jean (St Joachim), la deuxième église, est facile à trouver. De même pour les suivantes : il suffit de repérer le stand de Mehmet, car elles sont toutes payantes. Vous distinguez une table, des chaises ou un panneau « cold drinks » (Mehmet sait que le soleil tape et que les touristes auront la bouche sèche) ? Persévérez, l’église n’est pas loin. Au début on avait l’impression que c’était un gars du coin qui s’était approprié l’église et avait posé sa grille et son cadenas sur l’entrée, mais nous nous rendons vite compte que l’émission des billets, similaires d’un lieu à un autre, est tout ce qu’il y a de plus officiel.

Les anglophones amateurs de quad sont arrivés avant nous mais sirotent d’abord leur boisson dite fraîche avant la visite proprement dite. Nous en profitons donc à notre aise, Mehmet nous a prêté un exemplaire en français d’un livre dont plusieurs pages parlent de l’église. Les explications sont appréciables et c’est la seule fois où nous y aurons droit aujourd’hui. Le seul dommage est que les autres entrées de l’église aient été murées pas très proprement.

Nous farfouillons un peu dans les environs et tombons sur un magnifique point de vue : des meringues à la fraise dont la pointe est couverte de crème fraîche. On s’en prend plein les mirettes ! Comme nous sommes sur un sommet, il y a beaucoup de vent, cela efface quelque peu l’impression de nous trouver dans une casserole à pression (je traduis pour les Français : un autocuiseur).

Le touriste anglophone nous rejoint car son guide connaît le point de vue. Sa compagne n’a pas suivi – attends, pas folle la guêpe, il faut marcher et en plus ça monte vachement ! (Pour ceux qui n’auraient pas encore compris, ces gens représentent assez bien le tourisme que j’exècre.)

Les quads n’iront pas plus loin. La suite du chemin n’est plus « carrossable » pour eux, c’est donc en toute quiétude que nous pouvons désormais gambader tout nus en chantant la beauté des lieux en alexandrins. Les tréfonds de la sublime vallée rose sont à nous tous seuls.

A force de s’enfoncer dans la vallée, vient un moment où on se dit : euh, finalement, est-ce un chemin tracé par des gens ou par le ruissellement de l’eau, ce qu’on suit ? En fait il n’y a pas vraiment de « fin » à la vallée ni au chemin. Ca devient juste du plus en plus raide… et les quelques balisages à la peinture deviennent introuvables. Alors on se décide à demi-touriser, jusqu’à trouver une montagne qui veuille bien se laisser escalader (la vallée rouge est juste là derrière).

En marche arrière, un chemin qui s’écarte dans le bon sens est visible. Ca grimpe bien et nous parvenons sur la crête. Vue simultanée sur la vallée rose et la vallée rouge, il y a même des meringues à la pistache et au citron ! Par contre je ne trouve pas le « rouge » à la hauteur. Le ciel, très variable aujourd’hui, ne nous a pas aidé pour prendre des photos représentatives.

Deux touristes japonaises nous rejoignent sur la crête par l’autre versant, elles font la promenade en sens inverse. Elles semblent épuisées par la montée et par la chaleur (le soleil tape bien). Je suis assez sidérée de voir qu’elles sont en petites sandalettes façon tongues… personnellement je ne considère par mes bottines de randonnée comme du luxe ! Même insouciance pour le reste : pas de carte, pas de boussole, pas de sac… juste une petite bouteille d’eau passée à la ceinture – et l’appareil photo bien sûr. Nous ne sommes pas en haute montagne mais quand même, je trouve que cela relève de l’inconscience. Elles me demandent des infos, je leur réponds de la manière la plus complète possible, sachant qu’il y a très peu de monde dans les vallées qu’elles vont emprunter.

Juste après la crête, nous tombons sur la troisième église (Haçli Kilise, l’église à la croix). Là nous nous rendons compte que la carte (sommaire) des vallées est assez bien faussée : les églises ne sont pas pointées au bon endroit. Mehmet nous propose (d’acheter) à boire, nous lui répondons « su » (eau) en tapotant nos sacs – on se fait comprendre comme on peut 😉

Après la visite de l’église, Mehmet nous oriente sur le bon chemin. Enfin, personnellement, j’ai toujours un doute car j’ai l’impression de ne pas avoir vu le fond de la vallée rouge. Dans les différentes documentations que nous avions réunies, il était précisé que l’accès de la vallée rouge était payant car elle était exceptionnelle. Mis à part les visites d’églises nous ne sommes jamais passé par un endroit payant, et je n’ai pas trouvé la vallée rouge « exceptionnelle ». Mystère et boule de gomme…

Si les couleurs de roches sont moins belles, il y a cependant d’autres points qui ne manquent pas d’intérêt, et notamment les quelques « wa1ibis » que nous trouverons. Nous avons appelé ainsi les chemins creusés par l’eau à travers les roches. Ces dédales en courbes sinueuses, parfois complètement en souterrain, souvent étroits, canalisent l’eau de ruissellement (quand il y en a). Pour le moment tout est sec, et nous nous amusons à parcourir ces chemins peu orthodoxes jusqu’à tomber sur des passages trop verticaux pour nous.

Par la suite le chemin devient plus plat et nous retrouvons les vignes, les vergers. A l’inverse des autres vallées, nous croisons ici de nombreux troupeaux de touristes. Et toujours ces grappes de raisins volées puis abandonnées sur le chemin… Nous tombons sur une église fermée sans aucun Mehmet à l’horizon. C’est quoi cette blague, elle a l’air vachement bien en plus !! Bon on ne va quand même pas péter le cadenas de la grille, tant pis 😦

Un peu à l’écart, nous trouvons une autre église troglo peu visitée (pas de chemin ni de Mehmet) où nous faisons une pause. L’intérieur est peu décoré (tracés rouges) mais contrairement aux autres elle possède une belle façade extérieure ouvragée. *rêve de vişne suyu siroté à l’ombre*

Nous continuons dans les vallées suivantes, complètement délaissées des touristes car aucune église intéressante n’y est mentionnée, les creusements survivants sont principalement constitués de pigeonniers (certains murs de façade sont tombés).

Les chemins, moins entretenus, sont envahis par une végétation qui n’est même pas hostile, ça nous change de nos ronces et autres épineux belges. Certains arbres produisent une ambiance sonore de pluie lorsque le vent les agite, c’est assez paradoxal mais rafraîchissant pour nos pauvres cerveaux surchauffés par la température ambiante ^^

A propos d’arbres, on trouve énormément de peupliers en Cappadoce. C’est dû, nous a-t-on dit, à une coutume locale : à la naissance de chaque garçon, les parents plantent quarante peupliers. Dix seront coupés pour payer la fête de la circoncision, dix autres pour la fin du service militaire, et les vingt derniers seront pour le mariage.

On pensait retomber sur nos pattes au bout de toutes ces vallées parallèles, mais nous ne sommes manifestement pas là où nous le pensions. D’après la boussole, nous devrions franchir la montagne pour rejoindre Göreme, euh oui on va plutôt la contourner hein ! Bref nous revenons sur nos pas sans trop nous attarder malgré nos pieds fatigués, car la luminosité baisse et nos réserves en eau aussi. Comme dit AàG, c’est le syndrome Paldiski.

Après un certain temps, voire même un temps certain, nous retombons sur des chemins où s’agitent au loin des êtres vivants. Soulagement. Je repère un groupe de fourmis qui prennent un chemin dont l’orientation me semble prometteuse. Mon pied droit commence à me dire merde. Le temps d’arriver sur place, on ne les voit plus, mais j’avais bien repéré l’embranchement. Je demande confirmation à un apprenti Mehmet d’une douzaine d’années, qui a assez curieusement choisi cet endroit pour étaler son bazar.

Le chemin est encore assez long, et nous atteindrons la route de Göreme pile lorsque le soleil se couche (18h30). Trois japonais se promènent à cet endroit. Une fille vient me demander si la vallée rose est bien par là. Non mais ils sont vraiment fous ces Japonais !! Je lui explique qu’à cette heure-ci le soleil se couche, ce n’est même pas la peine d’y penser, il y a plusieurs heures de marche à faire sur des chemins montagneux moyennement balisés et par ailleurs toutes les églises seront fermées car leurs gardiens sont bien évidemment impatients de rompre le jeûne du Ramazan (ramadan).

La marche de quelques kilomètres jusqu’au village de Göreme est pénible, nous suivons la route asphaltée en traînant les pieds. Nous nous arrêtons au premier restaurant, qui s’appelle comme par hasard « SOS Restaurant ». J’essaie des manti, c’est une spécialité locale qui ressemble à des petits raviolis dans une sauce au yaourt et à l’ail. J’ai beaucoup de mal à finir mon assiette car ça baigne dans l’huile et ils recouvrent le tout avec le jus de je ne sais combien de citrons !

Les aventures du jour ne sont pas finies puisque nous devons encore rentrer à Avanos. Nous allons à l’arrêt de bus, où un local attend aussi, et quelques minutes plus tard, un bus passe dans l’autre sens. Il nous crie « Avanos ?» en nous faisant signe de venir. Il semblerait que le bus que nous devions prendre a été annulé et que le prochain passe dans une heure. Ils nous disent de monter avec eux, nous ne comprenons pas très bien mais il fait glacial dehors et le local est monté dans ce bus-ci, donc nous faisons pareil.

En fait ce fut une grossière erreur, nous aurions mieux fait de faire du stop pour rentrer ou carrément d’attendre le bus suivant. Le nôtre nous emmène jusqu’à Nevşehir !! De là nous montons dans un autre bus qui se rend à Avanos. Le trajet, qui aurait dû durer cinq minutes normalement, a ainsi pris largement plus d’une heure. Ceci dit, ils ont été très réglos puisqu’ils nous ont fait payer le prix du trajet normal Göreme-Avanos.

Nous en profitons pour discuter un peu en anglo-turc avec l’autre personne embarquée dans cette galère. Nous lui demandons pourquoi des chiens ont les oreilles à moitié coupées. Il a du mal à comprendre la question et nous répond finalement qu’il y a beaucoup de chiens errants et que les oreilles coupées signifient « j’ai un maître ». Il nous précise qu’il n’est pas d’accord avec ce genre de pratiques. En posant la question à notre logeur, nous aurons une toute autre réponse, qui me semble plus probable : ce sont (ou c’étaient) des chiens de berger. Pour lui donner toutes ses chances en cas de combat, on lui met un collier « anti-loup » (à pointes) et on lui rogne les oreilles pour qu’il y ait le moins de prise possible, histoire qu’il ne se les fasse pas déchirer complètement suite à une morsure.