Pékin approfondit l’intégration du Tibet dans l’espace chinois par le chemin de fer
LE MONDE | 22.10.05 | 12h48

Prouesse technique, objectif stratégique : la première locomotive du train le plus haut du monde est arrivée à Lhassa, samedi 15 octobre, après avoir traversé 1 142 km de plateau tibétain. Voici achevé un impressionnant projet ferroviaire destiné à désenclaver la « Région autonome du Tibet », seule province chinoise à ne pas disposer de chemin de fer.

Cette voie ferrée, dont la construction a commencé il y a quatre ans, va permettre de relier Golmud, une ville de la province du Qinghaï, à la capitale du Tibet et donc au reste de la Chine. Son ouverture au trafic passagers est prévue au printemps 2007.

Techniquement, le projet était pharaonique : 34 gares, 11 tunnels, 2 647 ponts ont été construits sur une voie ferrée dont les trois quarts du parcours s’effectuent à plus de 4 000 m d’altitude et à une vitesse maximale de 100 km/heure. Le coût de la réalisation frôle les 3 milliards d’euros. La ligne « Qing-Zang » (Qing pour Qinghaï et Zang pour Xi-zang, le mot chinois pour désigner le Tibet) sera la plus élevée de la planète : l’une de ses gares, celle de Tanggula, est située à 5 000 mètres. Les wagons seront équipés de bouteilles d’oxygène, les premières classes seront pressurisées comme des cabines d’avion et disposeront de restaurants de luxe…

900 000 VOYAGEURS PAR AN

Sur le plan écologique, les autorités semblent, pour une fois, avoir pris conscience des nécessités de protéger la flore et la faune dans des zones encore préservées de toute industrialisation : plus de 200 millions d’euros ont été consacrés à la protection de l’environnement, notamment pour épargner des espèces rares d’oiseaux et d’antilopes.

Pour Pékin, il s’agit de développer une zone économiquement « arriérée » tout en poursuivant la sinisation d’un Tibet historiquement rétif à l’intégration. En 1950, les troupes de l’armée populaire de libération envahirent l’ancien royaume du dalaï-lama, que Pékin transforma, il y a quarante ans, en une région qui n’a d' »autonome » que le nom. Selon l’agence de presse Chine nouvelle, la création de la ligne de chemin de fer « permettra de changer l’économie et la société tibétaines ; dans les dix ans à venir, le tourisme, les mines, les alimentations bio et la médecine tibétaine seront des secteurs à développer en priorité ».
Mais un trafic estimé à 900 000 voyageurs l’an permettra également à Pékin de poursuivre la « colonisation » du Tibet par l’ethnie Han ­ qui constitue la majorité de la population chinoise. Désormais, dans les grandes villes de la région, Lhassa, Xigatse, Gyangtse, les « immigrés » sont plus nombreux que les Tibétains, même si ce n’est pas le cas dans les campagnes. L’achèvement de la construction de la « Qing-Zang » va donc avoir pour conséquence l’arrivée en masse de nouveaux Han, surtout depuis les provinces voisines du Qinghaï et du Sichuan, dont les habitants perçoivent le Toit du monde comme une sorte d’eldorado. Le Tibet compte près de 3 millions d’habitants pour un territoire deux fois plus grand que la France.

L’achèvement de ce projet a été l’occasion pour le régime de célébrer « un triomphe sans précédent dans l’histoire humaine » , comme l’a dit le président, Hu Jintao. Dans un éditorial, le quotidien anglophone China Daily vient de faire le parallèle avec le récent succès du deuxième vol habité chinois dans l’espace en remarquant que ces deux réalisations « sont la résultante de la montée en puissance tous azimuts de notre force nationale » . Plus que jamais, le Tibet sera chinois.

B. Philip