Dimanche 2 octobre 2005 – Adieu Ankara, bonjour la Cappadoce

Finalement nous avons dormi… de 6h à 8h. Aussi nous ne sommes pas de très bonne humeur quand nous quittons notre chambre. Lorsque nous nous plaignons (en turc et en anglais) à la réception du Aktaş Hotel, ils font manifestement semblant de ne pas nous comprendre (vous voulez un petit déjeuner ?). Un type nous dit « Say it in english ». C’est ce qu’on vient de faire, crétin ! Bon je n’ai pas dit « crétin » car les insultes sont paraît-il passibles de prison en Turquie. (Pis je sais pas comment le dire en anglais.)

Nous petit-déjeunons à la mode bosniaque dans une « pas c’te année-ci » (pastanesi : pâtisserie) où ils servent des böreks à la viande très corrects. Ensuite, direction le métro, qui se révèle être assez classique pour ne pas dire quelconque. Nous descendons au terminus (Kizilay), de là un autre métro (mais qui n’est pas appelé métro, allez comprendre) nous conduira jusqu’à Aşti, la principale gare des bus.

Un hall immense abrite les guichets d’une centaine de sociétés de bus et plein de petits commerces (que nous appellerons par la suite des Mehmet-shops). D’après ce que j’ai lu, les trois sociétés de bus qui proposaient Ankara-Cappadoce ont fusionné pour devenir la compagnie « Nevşehir » (du nom d’une ville cappadocienne). C’est auprès d’eux que nous prendrons notre billet pour Avanos.

On est tout de suite plongés dans l’ambiance exotique : le plancher du bus est garni de tapis et la musique turque fait danser les oreilles jusqu’à s’incruster dans l’inconscient ! Régulièrement l’accompagnateur fait le tour des passagers pour leur proposer une généreuse aspersion d’eau de Cologne sur les mains (j’ignore l’origine de cette coutume). Il distribue ensuite à plusieurs reprises des gobelets de çay (thé) ou kavhe (café), avec un petit kek (cake) en accompagnement. Je comprends mieux le prix du billet 😉

La route est très monotone, le paysage est austère et très sec. Les quelques tracteurs que nous voyons au loin soulèvent un flux de poussières impressionnant. Nous n’avons pas encore fait beaucoup de trajet lorsque le bus s’arrête sur une aire de repos comprenant un magasin de souvenirs, un restaurant, un snack, un étal de loukoums et un autre de fruits, ainsi que des toilettes payantes. Ne sachant pas très bien combien de temps il s’arrête, nous mangeons très frugalement une toute fine pizza saupoudrée de salade défraîchie et de jus de citron, le tout roulé en… rouleau, ben oui. Finalement la pause dure près d’une heure ! On glande à l’ombre en attendant le départ. Il y a un couple de Français et un Allemand qui se font la causette en anglais, ce sont les seuls autres touristes du bus.

Nous passons à proximité du Tuz Gölü, un gigantesque lac salé (visible ci-dessus) d’où proviennent, si mes souvenirs sont bons, les ¾ du sel consommé en Turquie. Le reste du trajet se fera à bonne allure, sans autre pause. Le prix de l’essence est assez invariable entre Ankara et la Cappadoce : entre 2,7 et 3 liras le litre pour la super (soit 2 €/l alors qu’en Belgique à la même période elle est à 1,4 euros/litre !) et 1,2 liras/l pour le diesel (soit 0,8 €/l alors qu’ici c’est grosso modo 1 euro/litre).

Avant d’atteindre Avanos, le bus traverse Göreme, où nous apercevons des cheminées de fée. Wouah, ça a l’air bien !! A Avanos, le long de la rivière Kizilirmak, deux autruches se pavanent et narguent la petite volaille qui nage à proximité (oies, canards). Je suis un peu déçue par l’eau, que j’espérais aussi transparente qu’en Bosnie ! Sur un îlot, des poules. Que font-elles bloquées là ?!

Avanos constitue la partie nord de la zone qui nous intéresse. Il y a là une grande tradition de poterie, et une grande tradition de français aussi comme nous nous en rendrons compte par la suite. Deux enfants nous disent hello à un arrêt de bus, ce sera notre première distribution de bonbons (AàG a emporté 3kg de fruite11a) 🙂

Une chose que nous ne verrons qu’à Avanos : la matérialisation quasi systématique des arrêts de bus (sous forme de petites cabanes en rondins). Autrement, dans le meilleur des cas, il y a juste un poteau avec la destination et le plus souvent, il n’y a rien du tout. Il faut être observateur : il y a des gens qui restent plantés sur le trottoir à ne rien faire ? Peut-être bien qu’ils attendent le bus. Peut-être aussi qu’ils attendent que « ça se passe » (ça fait très local de faire ça, on a remarqué). Heureusement les dolmuş quant à eux s’arrêtent partout, il suffit de :
1) savoir quel est le trajet du dolmuş pour se placer dessus
2) le voir arriver (c.-à-d. reconnaître son klaxon parmi les autres)
3) parvenir à décrypter sa destination (un papier ventousé au pare-brise)
4) lui faire signe à temps
Et le tour est joué !

Nous nous mettons en quête de la Venessa Pansiyon, dont nous avons trouvé les coordonnées sur le net. Dans la rue principale, tout le monde nous regarde bizarrement. Faut dire qu’avec nos gros sacs à dos (+ le petit sur le ventre), il serait difficile de passer inaperçu. Dans une petite ruelle montante, nous trouvons l’entrée de la pension. Elle a l’air très bien alors nous sonnons. Pas de réponse. Ah, on n’avait pas prévu ce cas de figure-là ! Est-ce la sonnette qui ne marche plus ou sont-ils absents ? On décide de réessayer et d’attendre un peu.

Quelques minutes plus tard, un gamin ouvre la porte en coup de vent pour sortir et s’arrête net dans son élan, surpris de se retrouver face à nous ! Il appelle le logeur, qui se moque gentiment de nous : la porte était ouverte, il suffisait de rentrer… Il est jeune, semble sympa, parle bien anglais et sait également parler un peu français. La maison est à flanc de colline : à moitié construite, à moitié creusée. Cette dernière partie est très ancienne, et lorsqu’ils ont rénové la maison, ils ont découvert une « cité souterraine ». Beaucoup de maisons en avaient une, dans l’ancien temps. Elle n’est pas ouverte au public mais bien aux clients qui le souhaitent (c’est « in the pocket » nous confirme-t’il en souriant 😉 )

C’est en montant voir la chambre que nous faisons connaissance avec les escaliers de Cappadoce : les marches font trois fois la hauteur normale !! Humpf, ce sac à dos pèse soudain trois tonnes de plus, et il y a un deuxième escalier identique. Le logeur se
rappelle un peu tardivement d’une notion appelée « galanterie » et me propose de porter un sac, mais il ne reste plus que quelques marches à franchir. A une –notable- exception près, tous les Turcs seront pareillement déficients à ce niveau.

La chambre est assez typique avec sa banquette en pierre recouverte de tapis. La salle de bain est en hauteur, elle est troglodytique – rien de bien original si ce n’est une toilette turque (en Belgique on dit aussi « toilette française ») et une porte d’accès basse (aïe la tête). C’est tout à fait convenable, nous nous installons ravis. Après Ankara, c’est le paradis !

Nous allons faire connaissance avec la ville. Première constatation : malgré qu’on se soit délesté de nos sacs, tout le monde nous regarde encore. Deuxième constatation : euh, en fait c’est moi qu’ils regardent. Des hypothèses multiples seront envisagées pour expliquer ce phénomène, aucune ne semblant satisfaisante en soi :
– on voit mes cheveux / certaines jeunes filles turques ne portent pas le foulard non plus
– ils sont châtains clairs / des locales (rares mais il y en a) ont également cette couleur
– j’ai les yeux bleus / même remarque que ci-dessus
– on voit la moitié de mes bras et de mes mollets / la grande majorité est couverte des chevilles aux poignets mais une locale exhibe publiquement un piercing au nombril sans attirer autant l’attention
– j’ai une couleur de Belge, c’est-à-dire que je suis aussi blanche qu’un chicon, surtout au niveau des mollets / il y a un peu tous les teints dans la population (brassage génétique oblige), mais il est vrai que beaucoup sont hâlés (climat oblige) et manifestement le courant gothique n’est pas encore parvenu jusqu’ici 😉

Au bout de la rue principale, il y a une grande mosquée avec deux minarets. Tout le long de cette mosquée, c’est l’allée des « frit-kots » : une dizaine de marchands de kebaps qui ont beaucoup de succès auprès des écoliers. Ces derniers sont tous en uniforme. Robe ou vareuse bleue pour les plus jeunes, costume (ou tailleur) avec chemise et cravate pour les adolescent(e)s. Je suis étonnée de constater que pour les jeunes filles, la jupe peut être au-dessus du genou – elles portent toutes des épais collants, mais quand même ! Quand on compare avec l’habillement de la génération précédente, ça fait bizarre.

Tout près de cette mosquée, un pont piéton traverse la rivière, qui est assez large. Ce pont est très rigolo car il est constitué d’une passerelle en bois suspendue. Sous l’impulsion du vent et surtout des gens qui la traversent, elle tangue énormément ! Nous la reprendrons plusieurs fois, pour le plaisir 🙂 En rejoignant la terre ferme, l’impression de houle persiste encore plusieurs minutes, ça nous amuse beaucoup ^^

La vieille ville, constituée de troglodytes aménagés, est à moitié abandonnée. Elle monte jusqu’en haut de la colline, où se trouvent le cimetière et des quartiers manifestement plus pauvres. Il y a eu des effondrements et la nature reprend petit à petit ses droits, c’est assez esthétique et de là-haut nous avons une belle vue sur la ville. Nous nous y promenons un bon bout de temps, c’est une belle plaine de jeu pour nous (et il y a des chats) ! Dommage que certaines parties aient été murées.

Nous y découvrons notre première meule. Il s’agit d’un énorme disque en pierre taillé sur place et placé sur sa tranche, que l’on roulait devant l’entrée du souterrain à protéger. Il n’était manoeuvrable que de l’intérieur, et une colonne creusée dans la masse empêchait que l’ennemi ne le bascule en arrière. Un petit trou creusé au milieu de la meule permettait à l’air de circuler, et de faire passer une lance pour tenir les attaquants en respect.

Dans le centre ville, après quelques essais infructueux, je parviens à trouver un « market » de grande taille (pour là-bas !) qui vend des croquettes pour kedi (chat). Malheureusement, seuls les (rares) chats nourris se laissent facilement caresser, les chats errants sont pour la plupart très craintifs. Je me suis d’ailleurs fait griller dans une de mes tentatives d’approche, pendant qu’AàG était remonté chercher quelque chose dans la chambre. Accroupie dans le noir à une dizaine de mètres de la pension, je vaque à mes petites occupations (petit petit, allez viens kedi, viens) avec le chaton sauvage du terrain vague d’en face, quand soudain… « Que faites-vous ? » me demande en français une voix peu amène. C’est le logeur. Je lui réponds que je nourris un chat, et il rentre chez lui sans rien répondre. Hurmpf ?! Il doit nous trouver bizarres, mais à vrai dire nous aussi on le trouve un peu bizarre ^^

Sur la recommandation du logeur, nous allons manger dans le petit restaurant d’en face, le Tafana. « Tafana » est un mot typique d’Avanos et désigne le lieu où tout le monde se réunit, le cœur de la maison. Nous y mangeons une pide (« pizza » turque) peynirli (au fromage) et un şiş kebap (« kebab » en français). C’est pas mauvais du tout, et le restaurateur est sympathique. Il a appris un peu de français à l’école dans son jeune temps, ça aide pour la conversation car notre Turc n’est pas encore très au point !

Nous retournons dans la vieille ville pour nourrir un chaton tout doux que nous avions caressé dans l’après-midi. Il est toujours dans les parages et reçoit une bonne ration de croquettes au poisson ! Miam ! Nous ne tardons pas à aller dormir car nous sommes épuisés du fait de la nuit blanche à Ankara.