Des Saturnins victimes du saturnisme
Le Soir (www.regions.be)

On a longtemps cru que le canard n’avait à redouter le plomb qu’en période de chasse, lorsqu’il lui troue la peau à la vitesse moyenne de 1.100 mètres par seconde. On se trompait : on sait désormais que le plomb tue chaque année, de façon beaucoup sournoise, des dizaines de milliers d’anatidés qui ingèrent les billes expulsées par les cartouches qui n’atteignent pas leur but. Les oiseaux meurent en quelques jours, victimes du saturnisme : un empoisonnement par le plomb qui, avec le mercure et le cadmium, est l’un des métaux les plus toxiques.

Plusieurs pays européens ont, en conséquence, déjà interdit l’usage de la grenaille de plomb pour la chasse au gibier d’eau, transposant ainsi dans leur législation les recommandations pressantes de plusieurs conventions internationales – celle de Bonn, sur la conservation des oiseaux sauvages, avait été adoptée dès avril 1979 !

Après la Flandre, la Région wallonne vient, à son tour, d’adopter un arrêté qui, pour la chasse au gibier d’eau, « interdit l’emploi de la grenaille de plomb dans et à moins de 50 mètres des marais, lacs, étangs, réservoirs, fleuves, rivières et canaux ».

Cet arrêté (1) n’entrera en vigueur que le 1er juillet prochain. Il ne sera donc pas d’application durant la saison cynégétique qui débute – la chasse au canard siffleur, au foulque macroule et à la sarcelle d’hiver débute ce 15 octobre, la saison du colvert a commencé le 15 août.

La dispersion du plomb contenu dans les cartouches de chasse n’a rien de symbolique : selon certaines études, 6.000 tonnes de plomb – à raison de 200 à 300 billes par cartouche – sont ainsi expulsées dans l’environnement chaque année sur le seul territoire français.

On sait depuis la fin du XIXe siècle que les anatidés, comme d’autres oiseaux aquatiques, ingèrent la grenaille de plomb qui se dépose au fond de l’eau, explique-t-on à la direction « Chasse et Pêche » de la Région wallonne. Ces plombs, les canards les confondent avec ces minuscules gravillons qu’ils stockent dans leur gésier pour favoriser leur digestion. Dans le milieu acide de l’appareil digestif, l’effet du broyage effectué par le gésier favorise la lixiviation du plomb : si le canard a avalé dix plombs ou davantage, il meurt en quelques jours. Si les quantités ingérées sont inférieures, il meurt deux ou trois semaines plus tard, victime d’une intoxication chronique par le plomb qui affecte principalement les systèmes nerveux central et périphérique.

La mortalité chez les canards atteints de saturnisme est sidérante : l’ingestion d’un seul plomb provoque le décès de 9 % des sujets dans les vingt jours, ce taux grimpant, dans le même délai, à 67 % chez ceux qui ont avalé trois plombs.

En cas d’absorption sublétale, l’animal affaibli devient une proie facile pour ses prédateurs : la contamination gagne l’étage supérieur de la pyramide alimentaire.

En interdisant la grenaille de plomb – le plomb nickelé (lire ci-dessous) reste autorisé -, la Région wallonne ne règle d’ailleurs que très partiellement un problème qui n’a pas fini d’empoisonner ses zones humides. Et pour cause : un grain de plomb met de trente à deux cents ans pour se dissoudre, selon qu’il repose en milieu oxygéné (aérobie) acide ou en milieu anaérobie alcalin.

Gisent ainsi en Wallonie des milliers de tonnes de plomb dont la décomposition moléculaire continuera, des siècles durant, d’être absorbée par toutes sortes d’organismes vivants : les invertébrés du sol et des sédiments, les plantes terrestres et aquatiques qui contamineront ensuite les animaux qui s’en nourrissent…

S. DETAILLE – jeudi 13.10.2005