Les 20 + 5 raisons d’être pessimiste sur le monde et les 6 pour être optimiste
LE MONDE | 02.07.05

« Je suis fondamentalement optimiste. » Jean-François Rischard est bien placé pour avoir un point de vue large sur l’état du monde. Après 30 ans passés à la Banque mondiale, il en était vice-président et responsable des relations avec l’Europe, le plus gros actionnaire de l’institution internationale spécialisée dans l’aide au développement des pays pauvres. Il vient de prendre sa retraite. Luxembourgeois, avocat, formé à l’économie à Aix-en-Provence puis à la Harvard Business School, il se définit à l’américaine comme un « problem solver ». Son optimisme n’est donc pas fondé sur une foi humaniste à l’européenne, mais sur l’histoire : « L’humanité a déjà eu à faire face à d’immenses dangers, elle les a surmontés. Il en sera sans doute encore de même. »

Sa vision de la planète n’est pourtant pas optimiste. La situation est inédite : « Après des centaines d’années de lente évolution, les courbes partent brutalement à la verticale. » Pour deux raisons, l’augmentation rapide de la population mondiale et la « nouvelle économie mondiale radicalement différente qui est en train d’apparaître ».

CYCLE COURT

L’exemple connu de ce surgissement vertical des courbes est celui du réchauffement, mais Jean-François Rischard décompte vingt problèmes du même type. Ils sont lourds de menaces et il faudrait commencer à les résoudre « dans les deux décennies qui viennent », faute de quoi le sort des hommes en sera considérablement affecté.

Or ils ne le sont pas parce que le système international est défaillant. L’organisation politique repose encore sur des Etats-nations qui ont « une perspective territoriale et un cycle électoral court » et, en conséquence, ne savent pas comment faire face à ces problèmes « intrinsèquement mondiaux et de long terme ».

La liste n’en est pas difficile à faire : ils concernent l’environnement (réchauffement, biodiversité, épuisement des ressources halieutiques, pollution des mers, déforestation, pénurie d’eau douce), le sort des hommes (pauvreté, terrorisme, éducation, pandémies, fracture numérique, prévention des catastrophes naturelles) et le besoin de règles mondiales (fiscales, monétaires, éthiques sur la génétique, policières contre les stupéfiants, commerciales, légales sur la propriété intellectuelle ou la gestion des migrations).

STRESS GRANDISSANT

En face existe le système des traités. Mais il est lent et ne prévoit pas de sanction contre les Etats resquilleurs. Existent les regroupements comme le G8 ou le G20. Ils sont utiles, mais restent superficiels. Existe l’ONU. Mais les engagements pris pendant ses grand-messes sont vite oubliés. Existent les 45 organisations internationales (Banque mondiale, FMI, OMC…). Mais elles sont « trop petites » et n’ont pas  » l’indépendance nécessaire » vis-à-vis des Etats-nations qui sont leurs actionnaires. Le monde n’est parvenu qu’à régler deux des problèmes mondiaux : la couche d’ozone et l’éradication de la variole.

Jean-François Rischard avait exposé ces thèses dans un livre paru en 2002 (20 défis pour la planète, 20 ans pour y faire face , Actes Sud/Solin). Aujourd’hui, il constate que les gouvernements sont détournés de la résolution de ces 20 problèmes brûlants par le surgissement de cinq autres qui « les plongent dans un stress
grandissant ». Au moment donc où les chefs d’Etat devraient s’élever pour songer à piloter la planète, ils sont noyés par  » cinq grandes vagues ».

Ce sont : 1) le vieillissement, qui bouscule les modèles sociaux, creuse des dettes énormes et annonce des conflits intergénérationnels ; 2) la construction d’une nouvelle division internationale, avec des flux immenses de délocalisations dont nous n’avons vu que le tout début ; 3) le coût du pétrole, qui va lourdement peser sur toutes les économies ; 4) la constitution d’une géopolitique à dominance américano-chinoise et la relégation de l’Europe, qui seule porte en elle  » l’esprit nécessaire  » pour s’attaquer aux problèmes mondiaux (à moins que la Chine ne la remplace, se demande Jean-François Rischard) ; 5) la fragilité des systèmes économiques sujets à un « soft terrorisme  » qui bloquerait Wall Street ou le détroit d’Ormuz. Il ajouterait volontiers une 6ème vague, une  » vague de stress  » constituée par l’évolution négative des opinions publiques, craintives quant à l’avenir, poussées vers les idéologies ou les croyances religieuses et détournées de la lecture des journaux sérieux.

GROUPES D’EXPERTS

Comment faire ? A quoi se raccrocher ? Jean-François Rischard a imaginé une façon de  » faire pression » sur les Etats-nations et les hommes politiques. Des groupes d’experts seraient chargés de définir des normes puis « enfermés pendant trois ans  » pour trouver des solutions détaillées pour chaque problème et les normes correspondantes. Chaque pays serait jugé sur chacun de ces critères et les Etats voyous sanctionnés par « un vacarme solennel » fait sur leur réputation auprès des opinions publiques mondiales, des médias, des grandes entreprises, des banques. Cette solution à base de tableaux régulièrement révisés peut servir de matière première pour ces « nouvelles politiques sans frontières » qu’on voit émerger avec Internet parmi les jeunes générations.

En face, la liste des raisons d’espérer est loin d’être vide. On en relève six grandes : 1) la démocratie progresse. On comptait 67 pays autoritaires en 1985 (45 % de la population mondiale), ils ne sont plus que 26 (30 %) ; 2) la technologie ouvre des horizons toujours plus vastes pour résoudre les problèmes de la santé comme de l’énergie ; 3) le passage accéléré à des économies de service abaissera les besoins d’énergie et utilisera la qualification croissante des populations ; 4) le rattrapage du tiers-monde. Le PIB de la planète passera de 35 000 milliards de dollars aujourd’hui, dont 20 % dans les pays pauvres, à 135 000 milliards en 2050, dont 40 % ou 50 % dans les pays pauvres ; 5) l’émergence d' »une conscience mondiale » solidement armée par les réseaux, en particulier chez les jeunes ; 6) la certitude que l’esprit humain plie mais ne rompt pas. Il y a là, dans ce tout dernier point, comme de l’espérance à l’européenne, un peu de foi.

Chacun aura son idée de la balance des plus et des moins. En tout cas, les listes de Jean-François Rischard sont remarquablement bien faites.

E. Le Boucher