La Chine minimiserait sa croissance pour ne pas effrayer ses partenaires commerciaux
LE MONDE | 14.06.05 | 13h56

Faut-il croire les autorités chinoises lorsqu’elles affirment prendre des mesures pour ralentir la croissance, et qu’elles déclarent tout mettre en œuvre pour refroidir l’activité économique dans leur pays et assurer une expansion « durable » ? Les économistes sont nombreux à en douter. C’est le cas de Patrick Artus, directeur des études économiques chez Ixis CIB, qui vient de publier une note intitulée « L’objectif unique de politique économique de la Chine : croître le plus vite possible ».

Sa première observation est que, selon toute vraisemblance, Pékin sous-estime aujourd’hui délibérément le rythme de croissance du produit intérieur brut (PIB) du pays. « Officiellement, la croissance chinoise est voisine de 9 % depuis quelques années, mais il est très probable que les chiffres officiels du PIB, après avoir surestimé la croissance durant la période de la crise asiatique, la sous-estiment maintenant. »

A la fin des années 1990, quand les autres pays de la région sombraient dans la récession et la débâcle monétaire, la Chine avait voulu, en surévaluant ses performances, afficher sa supériorité et démontrer sa prééminence. Maintenant, au contraire, elle s’efforce de minimiser sa croissance afin de ne pas afficher un taux d’expansion à deux chiffres qui aurait pour principal effet d’effrayer un peu plus encore ses partenaires commerciaux et de les inciter à mettre en place des mesures de défense. Les doutes de M. Artus sur le taux de croissance officiel se fondent sur « les progressions des exportations, de l’investissement, de la consommation des ménages ou des indicateurs de production industrielle » . Agrégées, ces données ne correspondraient pas avec le rythme annoncé.

Selon l’économiste d’Ixis CIB, les autorités chinoises ont absolument besoin d’une croissance très forte, avec tous les risques que cela comporte, pour des raisons politiques : éviter le creusement des inégalités entre les villes et les campagnes en transférant du revenu des premières vers les secondes ; créer suffisamment d’emplois pour résorber le chômage urbain (évalué à 10 %) et compenser les suppressions à venir dans les entreprises d’Etat. Une expansion économique très vigoureuse serait le seul moyen de lutter contre une explosion du chômage et de prévenir une révolte sociale.

EXCÈS D’ENDETTEMENT

Comment obtenir cette croissance ? « La consommation intérieure ne peut pas être le moteur de la croissance au niveau de développement actuel de la Chine », note M. Artus, en raison de l’insuffisance des revenus. Il souligne en particulier que seulement 40 millions de ménages disposent d’un revenu annuel supérieur à 6 000 dollars (4 960 euros), seuil à partir duquel la consommation d’autres biens que les produits de base se développe.

Le moteur de l’expansion ne peut donc être, selon lui, que le couple exportations-investissements, comme au Japon dans les années 1960-1970. Cette composition de la croissance chinoise devrait rester en place encore pendant de nombreuses années, la demande intérieure demeurant insuffisante.

« Dans ces conditions, les autorités chinoises ne prendront aucun risque, aucune mesure qui pourrait compromettre la croissance des exportations », explique l’économiste d’Ixis CIB. Notamment, à son avis, dans le choix du régime de change fixe du yuan par rapport au dollar. Si cette situation monétaire est favorable aux exportations, elle a pour inconvénient de doter la Chine de taux d’intérêt très faibles par rapport au taux de croissance. Elle favorise par là même les excès, par exemple en matière d’endettement ou d’investissement, excès que le pouvoir central doit s’efforcer en permanence de corriger. « L’administration croissante de l’économie éloigne donc la Chine du modèle d’économie de marché, où ce sont les prix relatifs (prix, taux d’intérêt, salaires…) qui donnent les signaux et dirigent l’allocation des ressources », note M. Artus.

Selon lui, face à cet objectif unilatéral de la Chine consistant « à maximiser la croissance et les emplois et non de contribuer à la stabilité économique ou financière du monde, les pays occidentaux peuvent réagir mais en choisissant les bons dossiers ». Celui de la réévaluation du yuan n’en est pas un, à ses yeux, pas plus que le combat pour éviter la délocalisation en Chine d’industries très peu sophistiquées, comme les articles d’habillement en coton. « Il faudrait, par contre, note-t-il, être beaucoup plus exigeant vis-à-vis des autorités chinoises sur l’ouverture des marchés, le traitement fiscal et social égal pour tous, la corruption, le respect de la propriété intellectuelle, la stabilité des règles… »

P-A Delhommais