Les Français et leurs portables : une histoire intime
LEMONDE.FR | 22.04.05 | 12h26

Les Français tiennent un discours ambivalent sur leur téléphone mobile dont ils disent se méfier et qu’ils critiquent volontiers, mais se révèlent bien plus « proches » qu’ils ne l’avouent de cet objet qui a investi leur vie quotidienne, selon une étude réalisée à la demande de l’Association française des opérateurs mobiles (AFOM).

De prime abord, ils déclarent le portable bien utile pour le travail ou pour joindre rapidement un interlocuteur mais que c’est un objet contraignant, asservissant, voire angoissant, selon cette étude réalisée par dix chercheurs pour le Groupe de recherche interdisciplinaire sur les processus d’information et de communication (Gripic).

Or ce discours est contredit dans la réalité. Les utilisateurs de portable révèlent une relation bien plus intime qu’ils ne veulent l’admettre avec cet appareil mais aussi une maîtrise de ses possibilités et de ses contraintes, affirment ces chercheurs dans un rapport que l’AFOM doit diffuser au mois de mai.

« Chacun se souvient de quand il a acheté son premier portable, quand il l’a perdu ou quand on le lui a volé. On le manipule sans cesse même quand on ne téléphone pas. Personne ne jette son vieux portable, qui est remisé dans un tiroir ou donné aux enfants pour qu’ils jouent avec », affirme Joëlle Menrath, chercheuse sen sciences de l’information et de la communication. Et surtout, ajoute-t-elle, personne ne le prête « même chez les adolescents, car c’est un outil qu’on peut entièrement configurer : on y met ses contacts, les SMS intimes qu’on n’arrive pas à effacer, la photo de son enfant pour illustrer l’écran… ».

Les gens critiquent volontiers la fonction appel, dont ils disent qu’elle détruit le lien social car chacun est dans sa bulle, l’oreille collée à son mobile et pas à l’écoute de son entourage, qu’elle gêne les autres (dans les transports en commun ou au restaurant par exemple), qu’elle crée agacement et tension.

« TOLÉRANCE GÉNÉRALISÉE »

Or, affirme cette étude, sur le terrain ces scènes d’agacement sont inexistantes notamment parce que près de 80 % de la population a un portable et que chacun se met à la place de celui qui téléphone ou reçoit un appel. « L’observation montre une harmonie sociale, une tolérance généralisée. Celui qui appelle développe aussi des gestes ‘réparateurs’ : il parle bas et le dit à son interlocuteur pour que son voisin l’entende, il fait des clins d’œil, des sourires… Autant de gestes qui constituent des liens avec son entourage, des liens qui n’existaient pas forcément auparavant », juge Mme Menrath.

(NdDDC-qui-abhorre-les-gsm : c’est plutôt le contraire, les utilisateurs de gsm haussent le ton pour être sûr que leur interlocuteur entende bien malgré le bruit ambiant… et s’en foutent pas mal que leurs voisins soient gênés par cette bruyante conversation, ou par l’intimité de la discussion qui se déroule – et je ne parle même pas des jeunes filles en pleurs qui engueulent leur mec au téléphone en hurlant comme si elles étaient seules sur terre !)

Le téléphone, comme la cigarette à une époque, permet aussi de prendre la pose, d’assumer son apparence, de signifier « je ne suis pas seul, j’ai des amis », ajoute la chercheuse.

Enfin, pour ce qui est d’être aliénant – être sans cesse joignable, notamment par son employeur – les utilisateurs de mobile ont su développer des stratégies pour être joignables seulement quand ils le souhaitent et pour que le téléphone ne leur dicte pas sa loi. « On négocie avec soi ou les autres notre temps, nos priorités. On devient arbitre de sa propre liberté, ce qui peut être très douloureux », explique Mme Menrath, qui admet que tout le monde n’a pas cette possibilité de refuser d’être joignable à certains moments.

Cette étude a été menée pendant six mois à Paris et en Bretagne. Elle est constituée d’entretiens mais aussi d’observations sur le terrain (gares, train, bus, restaurants, bars…) par le panel de dix chercheurs du Gripic, dont un en philosophie et un autre en ethnologie.