Au Brésil, « la police est trop violente », admet le ministre des droits de l’homme
LE MONDE | 19.04.05 | 13h34

A Rio de Janeiro, une manifestation a eu lieu, vendredi 15 avril, pour protester contre une tuerie commise par des policiers, le 31 mars, qui a fait 29 victimes dans une banlieue de la ville. De passage à Paris, le ministre Nilmario Miranda, chargé des droits de l’homme auprès du président Luiz Inacio Lula da Silva, reconnaît la gravité de la situation.

« Notre police est à la fois trop violente et inefficace, admet-il : le taux d’élucidation des homicides est inférieur à 10 % », alors que le Brésil enregistre 50 000 homicides par an. « Sur l’axe Rio-Sao Paulo, les policiers tuent sept personnes par jour, pour la plupart des jeunes Noirs », confie le ministre. Les rapports de police qualifient les incidents de « résistance à l’autorité suivie de mort », alors que de nombreux cadavres portent une trace de balle tirée dans la nuque.

« Lorsque j’étais député, nous avons passé douze ans à essayer de réformer la police, sans succès, raconte M. Miranda. La police civile -judiciaire- et la police militaire -gendarmerie- dépendent des Etats. Modifier le pacte fédéral nécessite une réforme constitutionnelle. Les Etats sont à la fois une partie du problème et une partie de la solution. Le gouvernement Lula a impulsé des cabinets intégrés de gestion de la sécurité à l’échelle des municipalités et des Etats. Avec l’Union européenne, nous avons un projet d’ombudsmans -médiateurs- indépendants. De nouvelles académies devraient susciter un autre type de policiers, plus démocratiques. Des agents viendront se former en Europe », annonce-t-il.

La campagne de désarmement commencée en 2004, en collaboration avec des ONG et les Églises, a permis de détruire 300 000 armes. « Nous espérons arriver à en recueillir un demi-million, déclare M. Miranda. Le référendum du 2 octobre, contre le commerce libre des armes, contribuera à répandre une culture de paix. La moitié des homicides sont provoqués par des motifs futiles, tels que des rixes entre parents ou voisins. L’origine des violences urbaines n’est pas tant la pauvreté que les inégalités et la désagrégation familiale. L’expérience de Diadema, municipalité administrée par le Parti des travailleurs dans la périphérie industrielle de Sao Paulo, montre qu’il est possible de réduire le nombre de meurtres. »

Par ailleurs, selon Nilmario Miranda, tous les suspects de l’assassinat, le 12 février, de la missionnaire américaine Dorothy Stang sont sous les verrous, aussi bien les exécutants que l’instigateur présumé, ce dernier ayant des intérêts dans le commerce du bois. La religieuse travaillait dans le cadre d’un programme pilote de développement durable pour l’Amazonie, soutenu par le gouvernement.

« Depuis la réforme de la justice du 31 décembre 2004, les crimes contre les droits de l’homme relèvent des autorités fédérales : le procureur général de la République peut invoquer sa compétence », ajoute-t-il. Les massacres commis contre les paysans sans terre à Carajas (Etat du Para, 1996), contre les détenus de la prison de Carandiru (Sao Paulo, 1992) ou contre les habitants du bidonville de Vigario Geral (Rio de Janeiro, 1993) étaient sous la jurisprudence des Etats, à la fois juge et partie. En revanche, dès que le meurtre de soeur Dorothy a été connu, deux ministres, Nilmario Miranda et Marina Silva, chargée de l’environnement, se sont déplacés sur les lieux du crime afin de s’assurer qu’il n’y aurait pas d’impunité. 2 000 hommes de l’armée ont sécurisé la région. L’émotion soulevée par le crime a précipité la régularisation de 19 réserves naturelles et zones protégées en Amazonie.

Nilmario Miranda présidait jadis la commission parlementaire des droits de l’homme et la commission sur les disparus sous la dictature militaire. La torture, qualifiée jusqu’alors d' »abus ou -de- mauvais traitements », a été introduite dans le code pénal en 1997. « Face aux énormes violations commises, nous devons être transparents, plaide-t-il. La honte ne réside pas dans la reconnaissance des crimes perpétrés, mais dans le refus d’y faire face. »

« Nous avons beaucoup avancé, mais de manière inégale, concède M. Miranda : le Brésil est devenu une référence pour l’Organisation internationale du travail (OIT) en matière d’éradication du travail esclave. » Un groupe mobile, équipé de matériel sophistiqué et aidé par la police fédérale, a permis de faire reculer les zones de non-droit. Un projet prévoit la confiscation des terres où sévit l’esclavage moderne, caractérisé par la confiscation du salaire et des papiers d’identité, la servitude par l’endettement et la restriction de la liberté de mouvement. D’ores et déjà, les entreprises incluses dans la « liste noire » font l’objet d’amendes et n’ont plus accès aux crédits des banques publiques. « Il y a quelques années, le travail des enfants jouissait encore d’une appréciation positive, car il était censé éviter la délinquance, rappelle M. Miranda, avant d’ajouter : Nous avons changé ce paradigme. Aux dix ans du programme d’éradication du travail infantile sont venus s’ajouter les subsides de la « Bourse famille » et l’élargissement des activités parascolaires. »

Du 2 au 4 mai, le Mercosur (union douanière sud-américaine) tiendra, à Asuncion (Paraguay), sa première réunion élargie sur les droits de l’homme, pour harmoniser les politiques à l’égard des mineurs, et affirmer le droit à la vérité et à la mémoire des pays jadis liés par le « plan Condor », qui visait à éliminer les opposants aux dictatures militaires.

Paulo A. Paranagua