« Sous prétexte de lutte antiterroriste, les atteintes aux défenseurs des droits de l’homme se multiplient »
LE MONDE | 16.04.05 | 12h55

L’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’Homme, programme conjoint de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) et de l’Organisation mondiale contre la torture (OMTC), publie son rapport annuel.

Qu’est-ce qui caractérise l’année 2004 par rapport aux années précédentes ?

On note surtout la confirmation du tournant apparu après le 11 septembre 2001. Les Etats ont fait voter des lois sous prétexte de lutte contre le terrorisme, et ces lois ont amené beaucoup d’entre eux à relativiser, voire à nier les droits de l’homme. Les droits fondamentaux sont bafoués non seulement par les pays désignés comme non démocratiques, autoritaires ou théocratiques, mais par des régimes qui placent la liberté et la démocratie au fronton de leur Constitution. C’est ainsi que la justice, en Grande-Bretagne, estime, depuis août 2004, que les preuves obtenues sous la torture sont recevables. Aux Etats-Unis, Alberto Gonzales, ancien conseiller du président Bush, a tout simplement affirmé que la guerre contre le terrorisme était un « nouveau type de guerre » et que, par conséquent, la convention de Genève pouvait passer aux oubliettes. En 2004, le nombre d’atteintes aux défenseurs des droits de l’homme a presque doublé par rapport à 2003.

Quels sont les pays ou régions qui profitent le plus de la situation ?

Incontestablement, tout le monde en profite, les pays occidentaux comme les autres. Des pays comme le Népal ou la Colombie assimilent même les défenseurs des droits de l’homme à des terroristes. Mais si on doit établir un classement, la palme revient incontestablement à l’Amérique centrale et du Sud : l’Argentine, le Brésil, l’Equateur, le Guatemala, etc. La région des Amériques est réellement le continent le plus dangereux pour les défenseurs des droits de l’homme. Ces derniers y sont assassinés ou menacés de mort en nombre largement plus élevé qu’ailleurs. Suivent ensuite l’Asie, l’Afrique et l’Europe, en particulier l’Europe de l’Est.

L’Irak constitue le grand absent de ce rapport…

En effet, mais l’explication est simple : quand un pays est en conflit, il fonctionne un peu comme un champ clos. L’Irak se retrouve dans une situation complètement fermée, paroxystique, où il est impossible de se documenter et de travailler sur le terrain. Or ce sont les militants des droits de l’homme ou les ONG qui nous aident à élaborer notre rapport. Leur silence ou leur absence est paradoxalement la preuve de nombreuses atteintes aux droits de l’homme dans ce pays. La guerre favorise les obstacles et les exactions. Pour s’en convaincre, il suffit d’évoquer l’assassinat -en novembre 2004- de Margaret Hassan -Anglo-Irakienne, directrice de Care International à Bagdad-, ou l’enlèvement de la journaliste Florence Aubenas.

Comment réagissent les institutions internationales, Nations unies et Union européenne en particulier ?

Malheureusement, et c’est le plus effrayant, certains Etats tortionnaires font partie de la Commission des droits de l’homme de Genève. Cette commission, pour moi, constitue un scandale. Au-delà de cette remarque, on s’aperçoit que des stratégies ont été mises en place par ces Etats pour contrôler la société civile indépendante au niveau national­ ce qui n’est pas une nouveauté ­mais surtout pour bénéficier d’une forme de prolongement dans les instances internationales ou régionales. Quant à l’Union européenne, elle fait preuve d’une véritable complaisance sinon de l’institution, du moins des États…

Des instances nouvelles comme la Cour pénale internationale (CPI) permettent-elles de freiner un peu cette
dégradation de la situation ?

La CPI constitue certainement l’élément le plus positif en regard de ce tournant inquiétant. Elle est une lutte contre l’impunité, ce qui est très important pour les défenseurs des droits de l’homme, mais ses avancées historiques sont freinées par les intimidations des Etats à l’encontre de tous ceux qui portent plainte. Les disparus du « Beach » -350 réfugiés congolais disparus en 1999, après leur retour au Congo-Brazzaville- ou la milice de Relizane en Algérie -milice armée épaulant l’armée pendant la décennie 1990- sont là pour le prouver. Tous les défenseurs sont menacés, qu’ils s’investissent dans la lutte sociale, politique ou économique. Beaucoup sont en danger, voire assassinés, parce qu’ils représentent un obstacle à certains intérêts économiques, en Thaïlande par exemple.

Propos recueillis par Florence Beaugé et Thomas Lepresle

La querelle entre la Chine et le Japon tourne à l’acrimonie
LE MONDE | 18.04.05 | 14h40

Le dialogue est au point mort entre Pékin et Tokyo après une nouvelle série de manifestations antijaponaises qui ont coïncidé avec la visite en Chine du ministre des affaires étrangères nippon, Nobutaka Machimura. Dès son arrivée, dimanche 17 avril, ce dernier a demandé à la Chine de s’excuser pour avoir laissé des dizaines de milliers de personnes exprimer violemment leur colère contre son pays. « C’est une situation déplorable, a lancé le chef de la diplomatie japonaise à son homologue Li Zhaoxing. Nous désirons que le gouvernement chinois agisse rapidement et sincèrement selon les règles du droit international. »

« Le gouvernement chinois n’a rien fait qui justifie des excuses auprès du peuple japonais », a vertement répliqué M. Li. Plus tard, s’exprimant devant la presse, le vice-ministre chinois des affaires étrangères, Wu Dawei, a estimé que si « quelqu’un doit s’excuser, c’est au Japon de le faire en premier ». Il a ajouté que les relations sino-japonaises traversent à l’heure actuelle « leur période la plus difficile depuis l’établissement de liens diplomatiques, en 1972. la raison en est que le gouvernement japonais est incapable de gérer correctement -son rapport au passé-, en l’occurrence l’histoire de l’invasion militaire en Chine ».

Provoquées par la réédition au Japon d’un manuel d’histoire qualifié de « révisionniste », qui passe sous silence les aspects les plus condamnables de cette occupation nippone en Chine (1937- 1945), les manifestations ont dégénéré dans une violence contrôlée mais réelle, samedi 16 et dimanche 17 avril, pour le deuxième week-end d’affilée. Au lendemain d’un impressionnant rassemblement à Shanghaï, au cours duquel le consulat japonais a reçu des volées de pierres, le scénario s’est répété dimanche à Shenzhen, près de Hongkong. La foule a brûlé des portraits du premier ministre nippon Junichiro Koizumi et jeté des bouteilles contre des panneaux publicitaires vantant des marques japonaises ; à Shenyang (nord-est), plus d’un millier de manifestants ont fait le siège du consulat du Japon. Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées à Nankin, théâtre du massacre de décembre 1937 au cours duquel, selon la plupart des historiens, périrent quelque 300 000 civils.

Pékin est resté calme en cette fin de semaine, grâce aux consignes fermes données par les autorités pour empêcher toute manifestation « illégale ». Samedi 9 avril, la marche de milliers de Pékinois avait été plus que tolérée par le pouvoir, les responsables des ligues de jeunesse liées au parti dans les universités ayant « piloté » les protestataires. Après l’attaque de l’ambassade japonaise, on a même vu les étudiants être sagement renvoyés dans leurs campus dans des bus prévus à cet effet.

Tout indique donc que le pouvoir chinois entend retourner à son profit le sentiment antijaponais en ayant recours à la rue pour adresser un message à Tokyo. « Le fait que les consulats japonais aient de nouveau été visés ce week-end n’est pas un hasard, commente une source diplomatique à Pékin. Les Chinois ne semblent pas avoir beaucoup d’atouts dans leur manche face aux Japonais, sinon le recours à la rue ou les menaces de boycott des produits nippons. »

La querelle ne se résume pas à des différences d’appréciation sur l’histoire tumultueuse entre les deux empires. Le Japon s’est récemment associé aux Etats-Unis pour s’inquiéter des menaces que fait peser la Chine sur Taïwan ; Tokyo brigue un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, ce qui inquiète Pékin, peu soucieux de voir son rival monter en puissance sur le plan diplomatique ; le Japon vient d’accorder des droits de forage dans une zone de mer de Chine contestée entre les deux pays et qui renferme un important gisement de gaz naturel. Un tel contexte ne favorise pas l’embellie des relations sino-japonaises même si la Chine est devenue, l’an passé, le premier partenaire commercial du Japon.

« Je ne pense pas que le gouvernement ait organisé les émeutes, soutient un journaliste chinois qui requiert l’anonymat. En revanche, le pouvoir a choisi de laisser le sentiment populaire s’exprimer à Pékin la semaine dernière, puis d’interdire les manifestations ce samedi tout en laissant faire ce week-end à Shanghaï et dans d’autres villes, comme pour bien montrer qu’il contrôle la situation. »

En distillant ainsi son message dans un pays où le droit de manifester est interdit ou sévèrement réprimé, le gouvernement chinois joue peut-être avec le feu. L’instrumentalisation du sentiment nationaliste à un moment où se multiplient des accès de fièvre sociale provoqués par l’accroissement des disparités de niveau de vie et l’ampleur de la corruption n’est pas sans risque. Depuis 1999, quand le pouvoir avait téléguidé des manifestations anti-américaines après le bombardement de l’ambassade de Chine à Belgrade durant la guerre du Kosovo, jamais autant de personnes n’avaient défilé dans les rues des grandes villes. Pour l’instant, personne n’a profité de ces rassemblements pour passer à une vitesse supérieure de revendication.

Mais le pouvoir sait bien qu’il lui faut tracer des lignes rouges. Un éditorial du Quotidien du peuple vient de le démontrer, dimanche, en rappelant que « maintenir l’harmonie sociale et la stabilité est l’intérêt fondamental de la nation et du peuple ». Savoir jusqu’où l’on peut aller trop loin : la fin de l’article sonne comme une mise en garde. « Notre dignité et notre sentiment national ont été sérieusement heurtés. Il est justifié d’exprimer notre colère, mais recourir à des actions extrêmes qui violent la loi n’aide pas à résoudre le problème. »