Sauver la planète
LE MONDE (Editorial) | 31.03.05 | 14h41

Il y a quelques années, les premiers à lancer l’alerte sur le réchauffement climatique ne récoltaient que des sarcasmes ou, au mieux, une indifférence polie. Aujourd’hui, en France, un organisme public, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), diffuse des spots pour appeler la population à contribuer à la lutte contre le réchauffement.

Il faut espérer qu’une évolution similaire se produira, et le plus vite possible, à propos de la préservation des ressources naturelles (d’ailleurs liée à la lutte contre le réchauffement) : l’écologie est encore trop souvent considérée, en particulier dans les milieux économiques ultralibéraux, comme une affaire de zozos chevelus, par
rapport aux impératifs économiques et à la « profitabilité » des entreprises.

Combien faudra-t-il encore de rapports catastrophiques comme celui rédigé par plus de 1 300 experts internationaux et publié mercredi 30 mars par l’ONU pour faire comprendre qu’il y a urgence ?

L’expression « pillage de la planète » prend en effet tout son sens à la lecture de ce travail, le plus important jamais réalisé sur le sujet. « L’activité humaine, y lit-on, exerce une telle pression sur les fonctions naturelles de la Terre que la capacité des écosystèmes de la planète à entretenir les générations futures ne peut plus être considérée comme certaine. » Comme d’habitude, les pauvres sont les premiers touchés, en particulier par le manque d’accès à une eau saine.

La sagesse conseillerait de tenir le plus grand compte des changements profonds, en matière de consommation, de technologies ou d’exploitation des écosystèmes, que conseillent les experts. Mais le président de la principale puissance mondiale, les Etats-Unis, qui devrait avoir un rôle d’entraînement majeur, n’a manifesté, jusqu’à maintenant, aucun intérêt pour ce sujet. George Bush ne vient-il pas d’autoriser des recherches pétrolières dans un sanctuaire naturel de l’Alaska, à l’exact opposé des préconisations du rapport ?

Face à une attitude qui relève de la préhistoire de la conscience, l’Europe, tout comme les pays en développement, a sa part de responsabilité et semble hésiter sur l’attitude à adopter. Elle est, de toute façon, en avance par rapport aux Etats-Unis, qui ont refusé de se joindre au protocole de Kyoto.

En France, le président de la République a compris l’importance de l’enjeu. Au moins en principe. Car Jacques Chirac est tiraillé entre sa prise de conscience écologique et les intérêts strictement économiques de son électorat. La timidité du projet de loi sur l’eau, récemment adopté par le conseil des ministres, l’a une nouvelle fois montré.

Les dirigeants politiques européens s’honoreraient en prenant la tête de ce combat. Dans le match entre l’Europe et les Etats-Unis, voilà une belle occasion de se montrer à la hauteur des responsabilités historiques. Puisque la modernité, aujourd’hui, c’est tout simplement de comprendre qu’il faut sauver la planète.

Le futur : sécurité, marché, technologie ou écologie
LE MONDE | 31.03.05 | 14h41

Le futur n’est pas écrit : si les experts de « L’évaluation des écosystèmes pour le Millénaire » prévoient, dans le demi-siècle à venir, une perte continue de la biodiversité et une croissance de la consommation des « services d’origine écosystémique », ils n’envisagent cependant pas un avenir uniformément noir. Au contraire, ils décrivent quatre scénarios aux conséquences diverses, sur trois types de services rendus à l’homme par les écosystèmes : l’approvisionnement en ressources, l’influence régénératrice des écosystèmes sur la pollution, les services culturels, tels que l’émotion esthétique produite par un paysage. Ce travail d’anticipation sur l’avenir distingue aussi l’effet de l’évolution de ces paramètres sur les pays industrialisés et les pays en développement.

« Ordre venant de la puissance« .
Ce scénario présente un monde fragmenté où l’impératif de la sécurité et de la protection prédomine. Les puissances sont focalisées sur leurs intérêts régionaux et prêtent peu d’attention aux « biens d’utilité publique » (l’eau, l’air, les océans, qui n’ont pas de propriétaires). Ce scénario conduit à des résultats négatifs, en ce qui concerne tous les paramètres, particulièrement dans les pays en développement. Il est le seul qui se traduit par une augmentation de la sous-alimentation (+10 % en 2050). En revanche, c’est dans ce scénario que la croissance démographique est la plus élevée.

« Orchestration globale« .
Dans ce scénario, le monde privilégie le commerce et l’interconnexion dans un cadre de totale libéralisation. Les barrières commerciales sont levées, les subventions éliminées. Les politiques sont attentifs à l’environnement, mais investissent aussi beaucoup dans les infrastructures, la santé et l’éducation. Dans ce scénario, les pays en développement connaissent la croissance la plus forte. Mais les capacités de régulation des écosystèmes et les valeurs culturelles déclinent fortement.

« Techno Jardin« .
Cette image de l’avenir décrit un monde très interconnecté qui combine un fort investissement technologique et une vraie préoccupation de l’environnement. Celui-ci est « parfaitement géré » pour le préserver à long terme et optimiser sa production de services. De plus, les groupes qui assurent le maintien des services écosystémiques sont rétribués. Ce scénario assure un développement aussi bien des pays industrialisés que pauvres, et un maintien des capacités de régulation des écosystèmes. Mais les valeurs culturelles sont en déclin, affectées par l’influence de la technologie.

« Mosaïque d’adaptations« .
Dans ce canevas, l’activité politique et économique est centrée sur les écosystèmes à l’échelle régionale. Les sociétés s’en occupent de façon très active et les pouvoirs locaux sont renforcés. L’éducation est privilégiée : 13 % du PIB y sont affectés, contre 3,5 % en 2000. Ce scénario est préféré par les experts, dans la mesure où il conduit à des résultats positifs sur tous les paramètres, même si la croissance est plus faible que dans le scénario « Techno Jardin ».

Dans tous les scénarios, des progrès sont accomplis sur le problème de la faim dans le monde, mais pas assez pour atteindre l’objectif du Millénaire (réduction de moitié du nombre de personnes souffrant de la faim, d’ici à 2015). Ce travail des scénarios relie clairement l’écologie aux enjeux économiques et géopolitiques. S’il met en exergue, sans le nommer, la politique américaine de recherche de sécurité par l’emploi de la force militaire, il souligne aussi l’importance de la divergence entre pays riches et en développement.

Le scénario qui prévoit la croissance la plus élevée pour les pays pauvres est celui de l' »Orchestration globale », même s’il est négatif par ailleurs. Si les pays émergents se donnent pour objectif prioritaire de rattraper économiquement les pays industrialisés, l’avenir de la biosphère est sombre.

Hervé Kempf

L’épuisement de la nature menace le progrès
LE MONDE | 31.03.05 | 14h41

Politiques, réveillez-vous ! Tel est, en termes beaucoup plus diplomatiques, le message délivré par plus de 1 300 scientifiques réunis par l’ONU à propos de l’état des écosystèmes de la planète. Dans le rapport sur « L’évaluation des écosystèmes pour le Millénaire », publié mercredi 30 mars à Tokyo, Pékin, New Delhi, Le Caire, Nairobi, Paris, Washington et Brasilia, ils dressent un bilan très pessimiste de l’impact des activités humaines sur l’environnement naturel. Surtout, le groupe de scientifiques, animé par l’université des Nations unies (basée à Tokyo) et la Banque mondiale, souligne que, si cette dégradation continue, le bien-être humain ne pourra plus progresser, et que les objectifs du Millénaire, fixés en 2000 et visant à réduire la faim, la pauvreté, la maladie d’ici à 2015, ne pourront être tenus. L’événement intervient alors que Tony Blair a fixé comme priorités du G8 qui aura lieu en juillet en Grande-Bretagne le changement climatique et le sous-développement de l’Afrique, et qu’en septembre les Etats de l’ONU ont rendez-vous pour mesurer le degré d’avancement des objectifs du Millénaire.

Située la plus à l’est, la capitale japonaise a eu la primeur de cet état de la situation environnementale planétaire, des scénarios et des réponses à sa dégradation. « C’est l’étude la plus complète réalisée à ce jour de l’état de notre planète », a déclaré A.H. Zakri, directeur de l’Institute of Advanced Studies de l’université de l’ONU et coprésident du comité directeur du projet lancé en juin 2001 par le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, et auquel ont collaboré 1 360 spécialistes de 95 pays.

« Au cœur de cette étude, il y a une mise en garde : l’activité humaine exerce une telle pression sur les fonctions naturelles de la planète que la capacité des écosystèmes à répondre aux demandes des générations futures ne peut plus être considérée comme acquise », souligne le comité directeur. « On s’émeut de l’épuisement des ressources énergétiques, mais on néglige la destruction des écosystèmes », complète Hans Van Ginkel, secrétaire général adjoint des Nations unies.

On appelle « écosystème » un ensemble d’organismes (plantes, animaux, micro-organismes) agissant en interaction ­ les hommes, précise les scientifiques, étant « partie intégrante des écosystèmes ». La forêt tropicale, les océans, la savane sont des exemples d’écosystèmes, l’ensemble de ceux-ci composant la biosphère, qui est la partie vivante de la planète. L’originalité de l’étude est qu’elle ne s’intéresse pas à l’environnement en tant que tel, mais s’organise autour du concept de « services rendus par l’écosystème » tels que la nourriture, l’eau, le traitement des maladies, la régulation du climat. Or, indique le rapport, « environ 60 % des écosystèmes permettant la vie sur Terre ont été dégradés ». Une dégradation qui « a été plus accentuée au cours des cinquante dernières années que dans toute l’histoire de l’humanité et -qui- ne pourra que s’aggraver au cours des cinquante prochaines ».

Cela est dû à une transformation formidable de l’environnement : plus de terres ont, par exemple, été converties pour l’agriculture depuis 1945 qu’aux XVIIIe et XIXe siècles réunis, tandis que 60 % de l’accroissement de la concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère depuis 1750 s’est produit depuis 1959.

Le bilan n’est certes pas totalement négatif. Les scientifiques soulignent nettement que ces changements « ont contribué à des gains nets substantiels sur le niveau du bien-être de l’homme et le développement économique ». Ils se sont notamment traduits par une augmentation de la production agricole supérieure à celle de la population humaine, et par une multiplication de l’économie mondiale par un facteur six.

LES PRIORITÉS ET LES RÉPONSES

De même, la proportion de personnes souffrant de malnutrition a été réduite et la santé humaine a été améliorée. Le problème majeur est que, si la dégradation des écosystèmes se poursuit, elle empêchera la réalisation des objectifs du Millénaire, alors même que les peuples les plus pauvres sont les premières victimes de ces destructions. La destruction de 35 % des mangroves a, par exemple, accentué l’impact des tsunamis, qu’elles contribuaient à amortir. Plus généralement, la dégradation des écosystèmes entraîne un accroissement des inégalités entre les peuples et constitue une cause majeure de la pauvreté, du fait que « les pauvres des zones rurales ont tendance à être plus directement dépendants des services d’origine écosystémique ».

Un aspect très préoccupant souligné par les scientifiques est la probabilité accrue de « changements non linéaires » : ce terme signifie que, à partir d’un certain seuil de dégradation, un changement brutal se produit dans l’écosystème, qui ne devient plus seulement affaibli ou appauvri mais incapable de fonctionner. Un bon exemple en est celui des pêcheries mondiales, dans lesquelles plusieurs stocks de poissons ne sont plus exploitables, même modérément.

Cette probabilité est accentuée par l’impact très fort du réchauffement de la Terre sur l’environnement (il pourrait ainsi transformer en quelques décennies la région amazonienne en savane), qui rendra difficile ou impossible le rétablissement des équilibres rompus.

L’étude se veut un instrument pour identifier les priorités et les réponses à apporter. Elle s’inscrit dans une démarche comparable à celle du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC), dont le premier rapport en 1990 avait conduit à la Convention sur le climat et au protocole de Kyoto. « Nous n’avons pas voulu faire de prescriptions, dit M. Hans Van Ginkel. Il faut une volonté politique pour répondre à ce défi et chaque gouvernement doit être conscient de l’urgence mais il n’agira, individuellement ou collectivement, que sous la pression de l’opinion. » Il reste à convaincre celle-ci que la gravité de la crise des écosystèmes n’est pas moindre que celle du climat.

Hervé Kempf et Philippe Pons à Tokyo

L’économie enregistre mal les dégâts

Pas de traduction économique, pas de prise en compte politique : le rapport souligne que « les comptabilités nationales traditionnelles ne mesurent pas la diminution ni la dégradation des ressources naturelles », alors même que celles-ci « représentent la perte d’un patrimoine capital essentiel ». Dans plusieurs cas précisément étudiés, tels ceux en 2001 de l’Equateur, du Venezuela ou du Kazakhstan, les experts relèvent ainsi que des situations de croissance du produit intérieur brut dissimulent en fait « une perte en épargne nette » si la baisse des ressources naturelles est intégrée au calcul. Faute d’instruments traduisant en termes économiques les dégâts aux écosystèmes, les responsables politiques ne sont pas incités à prendre des mesures préservant l’environnement. « Le problème, précise Thomas Rosswall, directeur du Conseil international pour la science, c’est que les méthodologies d’évaluation économique des services naturels restent très imparfaites. »