Maux de femmes (extrait de la chronique d’Eric Fottorino)
LE MONDE | 08.03.05 | 12h46

Fête des mères , Fête des grands-mères, Journée de la femme. Une certaine lassitude finit par dominer quand nous sommes conviés par le calendrier à célébrer des « événements » obligés, au point que leur répétition d’année en année, loin de devenir un rituel attendu, s’apparente à un marronnier aux fruits creux et monotones.

Ces dernières années, la concurrence bat son plein entre les journées mondiales de ceci ou les journées mondiales de cela. Une journée qui se respecte doit être mondiale sous peine de n’être rien du tout. Surenchère, inflation : on honore autant qu’on commémore. A se demander ce qui reste après dans l’esprit du public, de ces affichages où se mêlent bons sentiments et stratégies de communication, causes réelles et gadgets prétextes à commerce.

Pourtant, il y a beaucoup à dire sur les femmes, et pas seulement le jour où un mot d’ordre général et mollement consensuel nous invite à penser à elles. Comment ne pas évoquer notre consœur de Libération Florence Aubenas, dont l’image fixe apparue ces jours-ci sur les écrans a stupéfié le pays, par le désarroi qu’elle exprime et par son courage de femme reporter. Courage et cran : des qualités longtemps reconnues aux seuls hommes.

Dans la littérature qui accompagne la Journée de la femme, un livre est à lire. Celui consacré par Aurine Crémieu et Hélène Julien à quatorze résistantes de tous les pays. Sous le titre Femmes libres, édité par Le Cherche Midi, ces deux journalistes sont allées à la rencontre de véritables lutteuses. De ces femmes qui peuvent servir d’exemple à des centaines, à des milliers d’autres, à condition que leur expérience soit racontée. Que leur voix soit entendue.

En Suède, le combat pour l’égalité des sexes est une constante politique
LE MONDE | 08.03.05 | 13h24
Le Parlement compte 47 % de femmes et les Suédoises ont un des taux d’emploi les plus élevés d’Europe. Mais les féministes, qui envisagent de créer leur propre parti, estiment que beaucoup reste à faire, notamment en matière de violence.
Stockholm de notre correspondant

La grogne monte du côté des féministes suédoises. A les entendre, le royaume scandinave ne mérite pas la réputation dont il jouit à l’étranger dans le domaine de l’égalité des sexes. Elles jugent la situation suffisamment préoccupante pour envisager de créer leur propre formation politique, en prévision des élections législatives de 2006, afin de changer les choses.

Selon un sondage, publié dimanche 6 mars par le quotidien populaire Aftonbladet, 23 % de l’électorat est disposé à voter pour un tel parti.

« Presque tous les partis politiques traditionnels du pays se prétendent féministes mais dans les faits, ils n’agissent pas tant qu’on ne leur met pas la pression« , s’indigne Maria-Pia Boëthius, une des chevilles ouvrières de ce projet de parti des femmes. Cette journaliste et écrivain avait déjà initié un mouvement au début des années 1990, en vue de promouvoir les femmes au sein des structures politiques suédoises. Résultat : à l’issue des législatives de 1994, le Parlement était composé de plus de 40 % de femmes. Une proportion passée à 47 % aux élections de 2002, un record !

La perspective de voir apparaître un parti des femmes inquiète les états-majors politiques, surtout à gauche. Pour occuper ce créneau, Marita Ulvskog, la secrétaire générale du Parti social-démocrate, au pouvoir, a décidé de lancer, le 8 mars, Feminista, un « réseau » destiné à faire avancer la cause des femmes. Cette responsable considère, elle aussi, que l’élan des années 1990 est brisé.

Même s’il n’y a jamais eu de « Madame le premier ministre » en Suède, ce pays est considéré comme un modèle pour la place des femmes en politique. Tout gouvernement se doit désormais d’afficher, dans sa composition, un équilibre total entre les deux sexes. Si d’aventure le poste de ministre de l’égalité est occupé par un homme, comme c’est le cas actuellement, le moindre de ses propos est disséqué par les féministes.

BATTUES À MORT

Malgré le discours officiel récurrent sur l’égalité, conjugué à tous les niveaux de l’Etat, et malgré la mobilisation des médias sur le sujet, de nombreuses Suédoises ont l’impression que rien ne bouge : « On a beau être toujours plus exigeantes, on sent que rien n’avance, voire qu’on fait marche arrière« , regrette une haute fonctionnaire, qui préfère rester anonyme.

Pour Mme Boëthius, ce malaise se cristallise notamment sur la violence et les salaires. Les Suédois continuent de battre leurs femmes, parfois jusqu’à la mort. Des affaires de viols font régulièrement la « une » de l’actualité, comme celle visant récemment trois membres de l’équipe nationale de hockey sur glace. « La faute en revient à la sexualisation de la société et à la commercialisation de l’image de la femme« , dénonce Mme Boëthius.

Quant aux différences de salaires, « c’est le statu quo depuis une dizaine d’années« , observe Märit Drögel, conseillère auprès de l’ombudsman (médiateur) de l’égalité. Selon les méthodes de calcul retenues, les femmes reçoivent des salaires équivalant à 83 % ou à 90 % de ceux des hommes, secteurs publics et privés confondus. « Il reste encore beaucoup à faire« , soupire-t-elle, tout en reconnaissant que les Suédoises figuraient toutefois parmi les mieux loties en Europe.

Ce n’est pas le cas en ce qui concerne leur place dans les instances dirigeantes des entreprises privées. Elles n’y occupaient que 19 % des postes de « chef » en 2002, contre 56 % dans le secteur public, selon la dernière étude publiée par le Bureau national des statistiques. Les choses ont évolué depuis, le gouvernement ayant menacé d’introduire un quota obligatoire dans les conseils d’administration. Sans franchir le pas, contrairement à la Norvège (40 % de femmes).

Par rapport à la plupart des pays européens, les Suédoises n’en demeurent pas moins favorisées. Près de 80 % d’entre elles exercent une activité rémunérée (à temps plein ou partiel), grâce au développement des crèches, à partir des années 1970. C’est l’un des taux d’emploi les plus élevés d’Europe, après le Danemark. De même, les autorités du royaume ont bâti un système – financé par les impôts sur le revenu, parmi les plus lourds d’Europe – destiné à encourager les parents à s’occuper de leurs enfants après la naissance.

Ainsi, père et mère disposent-ils ensemble de treize mois de congés payés à 80 % de leur salaire respectif (jusqu’à un plafond équivalant à environ 2 600 euros par mois), dont deux mois réservés au père et deux à la mère. Les neuf autres mois sont, il est vrai, essentiellement pris par la seconde, tant pour des raisons de mentalité que d’argent : le père est généralement mieux payé…

Ce dispositif généreux a largement contribué à faire remonter le taux de natalité suédois. Après une chute dans les années 1990, liée à une importante crise économique et à une réduction – temporaire – des sommes versées aux jeunes parents, ce taux se situe désormais dans la bonne moyenne européenne.

Pour Mme Boëthius, l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes pères dans les villes, « libérés et conscients de leurs responsabilités« , permet de nourrir des espoirs quant à une société suédoise encore plus égalitaire.

Antoine Jacob

Un nouveau « crime d’honneur » scandalise l’Allemagne
LE MONDE | 07.03.05 | 14h49
L’assassinat, dans une banlieue de Berlin, d’une jeune femme d’origine turque qui avait rompu avec les traditions familiales, après un mariage forcé, provoque une vague d’émotion et relance le débat sur l’intégration des minorités musulmanes.
Berlin de notre correspondant

Le 7 février, le cadavre d’une jeune femme de 23 ans, Hatun Sürücü, tuée de trois balles dans la tête, était retrouvé à Neukölln, un quartier d’immigrés du sud de Berlin. Après quelques jours d’enquête, la police arrêtait trois suspects : les propres frères de la victime, âgés de 18, 24 et 25 ans.

Ils sont accusés d’avoir tué leur sœur pour « préserver l’honneur » de la famille. Depuis, le débat sur l’intégration des minorités musulmanes et, sous-jacent, sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, fait de nouveau rage en Allemagne.

Hatun Sürücü était d’origine turque. Née en Allemagne de parents immigrés, elle avait été mariée de force, à 16 ans, avec un cousin demeuré au pays et qu’elle connaissait à peine. Renvoyée en Turquie, elle en était revenue, un an plus tard, avec dans les bras un petit garçon, laissant derrière elle un mari avec lequel elle ne s’était pas entendue. Ses parents l’avaient accueillie quelque temps. Puis elle avait trouvé une place dans un foyer pour mères mineures avant, enfin, d’emménager dans un appartement.

Hatun Sürücü avait repris ses études – elle venait de terminer une formation d’électricien – et avait peu à peu rompu avec les traditions familiales. Ses voisins ont déclaré aux enquêteurs qu’elle menait une active vie sociale. Sur l’une des photos publiées par la presse, elle apparaît tête nue, maquillée, portant un débardeur. Une autre la montre austère, boutonnée jusqu’au col, la tête enserrée dans le foulard qu’elle portait encore à son retour de Turquie. Entre les deux clichés, une révolution.

L’affaire a quitté la page des faits divers lorsque, dans le collège Thomas-Morus, voisin du lieu où l’assassinat a été perpétré, un professeur de 8e – l’équivalent de la classe de 4e dans le système français – a abordé le thème des crimes dits « d’honneur ». « Elle n’a eu que ce qu’elle méritait« , a lancé l’un des gamins. « Une pute qui cavalait comme une Allemande« , a renchéri un autre.

Choqué, le principal du collège, Volker Steffens, a rédigé une lettre ouverte transmise à la presse. « Quelques élèves de notre école estiment le meurtre justifié, se faisant par là même complices de la haine et des agressions commises contre les femmes dont le comportement ne serait pas « convenable », y écrit-il. En justifiant le meurtre, en déclarant que la victime s’est comportée « comme une Allemande », en offensant et en provoquant des jeunes filles qui refusent le foulard ou vivent différemment, ces élèves nuisent à la paix qui doit régner dans notre école. Nous ne tolérerons pas cette haine dirigée contre la liberté, ce manque de respect à l’égard de son prochain. »

POLICE DES MŒURS

Le collège, depuis, vit au rythme de la polémique et des réunions d’information. « La réaction de la presse aura au moins montré que cette histoire était importante« , estime le principal, visiblement troublé par une médiatisation qu’il n’avait pas évaluée. Son établissement, dont 80 % des effectifs appartiennent à 44 nationalités différentes, est assez comparable à d’autres écoles de Neukölln. « Il y a de la drogue, du harcèlement, de la violence, mais on y étudie« , dit-il. Il y a aussi une police des mœurs qui opère de facto et des parents d’origine musulmane qui exercent des pressions pour que leurs filles soient dispensées d’enseignement de biologie (matière qui comprend l’éducation sexuelle), de sport ou d’excursions scolaires.

Pris en tenaille entre la pression parentale, le manque de moyens juridiques et la détresse de l’enfant, les enseignants louvoient et, parfois, cèdent. « Pour les excursions, nous ne pouvons rien faire, explique M. Steffens ; pour la gymnastique, nous imposons l’activité ; pour la biologie… »

Plus question de capituler, a estimé, en substance, le président du Comité des parents du Land de Berlin, André Schindler, demandant que les parents signent désormais le règlement intérieur, sous peine d’exclusion de l’enfant. Les élus chrétiens-démocrates locaux exigent un enseignement religieux et civique obligatoire ; leurs homologues néocommunistes (PDS) et Verts veulent, eux, un enseignement spécifique qui souligne l’égalité des sexes. Depuis neuf ans, pourtant, l’école a développé un programme visant à favoriser l’intégration culturelle des jeunes élèves immigrés qui « donne des résultats« , estime le directeur.

Le meurtre de Hatun Sürücü a aussi mis en lumière le « continent noir » que constituent les mariages forcés -« 50 % de tous les mariages dans la communauté turque« , estime Necla Kelek, une universitaire, auteure d’un livre sur la question – et les « crimes d’honneur » qui en sont parfois la conséquence.

Alors qu’aucune statistique fiable ne permet de mesurer l’ampleur réelle du phénomène, une avocate d’origine turque, interrogée par le quotidien Berliner Zeitung, estime que le chiffre des crimes « augmente« . Marius Fiedler, chef de la prison pour jeunes de Plötzensee, établissement qui recueille les adolescents impliqués dans de tels crimes, évalue leur nombre à cinq depuis octobre 2004 ; d’autres parlent de six, voire, comme la chaîne de télévision ARD dans une récente enquête, de dix depuis l’été 2004.

Selon les animateurs de Papatya, programme du gouvernement de Berlin qui vient en aide aux jeunes filles et aux femmes immigrées en difficulté avec leur famille, il y aurait eu en Allemagne, depuis 1996, 46 « crimes d’honneur ».

Georges Marion