Valérie…
je n’ai jamais vraiment abordé le sujet de ta mort avec des « étrangers ». Même avec des familiers d’ailleurs. C’est si difficile de parler lorsque la gorge se contracte ainsi, c’est douloureux, elle se resserre tant, j’ai du mal à respirer. Et ces bêtes yeux qui se mouillent, ce nez idiot qui se met à renifler… Ecrire c’est moins difficile. Un peu moins difficile. C’est comme si je me parlais à moi-même.

Tu avais 2 ans de plus que moi, tu finissais tes études d’infirmière et tu allais bientôt te marier. Mais un beau jour d’automne, on te trouva un cancer. Diagnostiqué très tôt grâce à ton père médecin, on t’annonça : au printemps vous serez guérie. Il ne faut jamais croire les médecins. Au printemps, tu es morte. Tu avais 22 ans.

Cela fait déjà presque 5 ans. J’ai beau me rendre régulièrement sur ta tombe, j’ai toujours l’impression que c’est un mensonge, un cauchemar. Que nous nous sommes perdues de vue suite à des circonstances quelconques, que la vie nous a séparées – mais pas la mort.

Tes parents prennent ta pierre tombale pour un bac à fleurs, elle est toujours encombrée de pots, de bouquets, de couronnes… moi je ne t’apporte qu’une rose pâle et à peine éclose, seule et fragile dans l’eau glacée de son vase. Je sais quelle allée prendre, à quel arbre tourner pour me rendre chez toi. J’arrive de dos mais reconnais sans peine ton marbre bien taillé. Je souhaite toujours secrètement n’y croiser personne, car je ressens à présent une gêne face aux autres, ils sont en quelques sortes les témoins, garants que c’est la vérité, la triste vérité.

Quand je pars, mon pas est plus lourd, mes poumons étouffent. Je marche au beau milieu de la route qui ne se rend que là, la destination ultime, et je me souviens du jour où je l’ai prise, la vue noyée de larmes, pouvant à peine conduire – le jour de ton enterrement.

On s’est connues grâce à ton frère, avec qui j’étais en primaire. Nous étions dans la même année et on s’entendait aussi bien qu’une fille et un garçon peuvent s’entendre à 10 ans : nous nous asseyions côte à côte au cours de morale. On s’est perdu de vue quelques années, puis en secondaire lui et moi n’étions plus dans la même école, mais nous prenions le même train. Il faisait le facteur entre toi et moi, car nous échangions une correspondance fournie sur les petits riens qui composaient notre vie.

Et puis ce jour arriva où tes beaux et longs cheveux blonds furent rasés, la chimiothérapie commençait. Tout le monde avait bon espoir, toi la première. Il s’agissait d’une cellule foetale qui n’avait pas évolué. Depuis ta naissance elle se balladait dans ton corps, et soudain elle avait décidé de se fixer au niveau du foie et de faire parler d’elle. Quelle ironie, toi qui avais une hygiène de vie si exemplaire, qui ne buvais pas, ne fumais pas, mangeais sainement, faisais du sport… Quand les médecins découvrirent des métastases, ils ne te le dirent pas, tes parents non plus, et je ne me sentais pas le droit de violer leur silence, leur volonté. Je n’ai jamais su si j’avais bien fait ou non, et ça m’a longtemps rongée.

Ton état s’empirant, tu fus conduite à l’hôpital Bordet, spécialisé dans les cas de cancer. Tu devais en sortir bientôt, mais j’ai quand même voulu aller t’y voir, ne pas te laisser toute seule. Tes parents m’avaient avertie : tu es sûre ? en peu de temps elle a beaucoup changé physiquement tu sais, avec la maladie et les effets secondaires des traitements…

C’était la première belle journée de mars, un beau soleil fêtait la sortie de l’hiver. Quand je suis arrivée à l’hôpital, j’ai compris que ce jour-là serait le dernier pour toi. Ton visage était défiguré, gonflé, mais ton corps se perdait sous les draps, il n’occupait plus qu’une infime portion de ce grand lit d’hôpital. Ton teint était complètement jaune, et tu respirais difficilement. Tes parents et ton fiancé t’entouraient. On a échangé quelques mots, tu montrais encore un courageux optimisme et tout le monde faisait « comme si »… Une infirmière est rentrée et a dit que tu devais te reposer. Je suis sortie un moment dans le couloir, je ne pouvais plus retenir mes larmes. Ton fiancé m’a suivie et on est resté un bon moment dans les bras l’un de l’autre à essayer de se réconforter mutuellement tout en sanglotant.

Je me suis passée un peu d’eau sur la figure pour me calmer et je suis rerentrée dans ta chambre. Je voulais rester, trouver la force pour t’accompagner jusqu’au bout. Petit à petit, tu es tombée dans l’inconscience ou le sommeil. Tes respirations s’espaçaient et se faisaient de moins en moins bruyantes. Je ne sais pas combien de temps cela a duré mais cela m’a semblé une éternité. On était tous là, à pleurer en silence autour de toi, à se demander si c’était la dernière… et c’est comme si la suivante nous surprenait à chaque fois. C’était atroce de te voir agoniser sous nos yeux sans rien pouvoir y faire. L’impuissance face au malheur des autres a toujours été pour moi une véritable torture, et elle montrait ici toute sa puissance.

Et finalement, il y en eut une. Une dernière respiration. Il y eu un moment de flottement, ton père a vérifié tes signes vitaux… je ne me souviens plus s’il a dit « c’est fini » ou s’il a juste fait un signe de tête. Tes parents avaient déjà commencé leur travail de deuil depuis longtemps, ils étaient abattus mais avaient suffisamment de philosophie pour se dire que c’était le mieux pour toi, que tu ne souffrirais plus. Moi j’en étais toujours au stade du sentiment d’injustice. Jamais je n’ai autant pleuré de ma vie, je ne parvenais plus à m’arrêter, d’ailleurs je n’en avais pas envie, il fallait que ça sorte. Alors que j’étais effondrée dans un fauteuil en train de sangloter, ton père, lui-même le visage mouillé de larmes, m’a dit « je ne pensais pas que ça te mettrait dans un tel état, sinon je t’aurais dit de ne pas venir ». Je n’étais pas en état de réfléchir ni de réagir, mais je me souviens avoir trouvé ça paradoxal et choquant. Je crois bien avoir bafouillé quelque chose comme « C’était mon amie… »

Je n’étais pas capable de reprendre les transports en commun, alors ton fiancé m’a reconduite jusque chez mes parents. Le pauvre était dans un sale état aussi, et il trouvait encore la force d’essayer de me consoler. Je m’en voulais de ne pas prendre sur moi pour l’aider lui, pour qui ça devait être encore plus terrible… Puis je repensais à ton pauvre visage tout boursouflé, si jaune et puis si gris, tellement méconnaissable que si tes parents n’avaient pas été là j’aurais cru m’être trompée de chambre… La fontaine de larmes était intarrissable.

Et là où tu t’apprêtais à commander les fleurs pour ton mariage, on commanda celles pour ton enterrement. Et comme à tous les enterrements, après quelques paroles polies sur la morte, tout le monde enchaîne par un bon verre et des comment-vas-tu-depuis-le-temps qui m’ont donné envie de vomir. Puis de pleurer. Je n’étais plus bonne qu’à ça, depuis ton départ. D’ailleurs c’est reparti pour un tour, depuis que j’ai commencé à écrire…

J’ai récupéré de ta mère une boîte à chaussures avec toutes les lettres que je t’avais envoyées et que tu avais gardées. J’ai tout relu, toutes ces années de correspondance… puis j’ai mis la boîte sous mon lit, à prendre les poussières à côté de celle contenant les tiennes, et je ne les ai plus jamais touchées.

Ton frère avait une attitude bizarre, comme si cela ne le touchait pas. Je ne lui ai jamais vu la moindre expression d’un quelconque sentiment de tristesse. Sa figure était grave, c’est tout. Je pensais à un blocage, un refus devant ce vide soudain, et j’essayais de parler avec lui pour l’aider à accepter. Tes parents ont largement favorisé cela, je crois qu’ils espéraient qu’on se console mutuellement. Avant on était vaguement copains, sans plus, on ne se croisait que par hasard… mais depuis lors on était devenu amis. Solidaires dans l’épreuve. C’est ce que je croyais. Et puis je me suis rendue compte que là aussi, je me trompais, que c’était autre chose qui l’intéressait… encore un flop. J’ai donc espacé nos rencontres, puis je les ai tout simplement évitées, et après avoir insisté un peu il a fini par comprendre.

Je n’ai donc plus aucun contact avec cette famille, sauf ceux que le hasard crée, mais le hasard est pingre comme chacun sait… J’ai croisé une fois son fiancé au cimetière. Une fois sa mère chez le fleuriste. Une fois ou deux fois son frère en prenant le train. Il est devenu pilote d’avion.