Lundi 3 octobre 2005 – L’émerveillement

Le petit déjeuner turc est sensiblement le même partout, mais c’est ici qu’il aura été le meilleur ! Pain ultra frais, oeuf à la coque bien mollet, fromage de brebis (façon feta en plus salé), rondelles de concombre et de tomates, olives noires, miel, confitures diverses selon les jours (rose, pêche, fruits rouges) et un étonnant extrait de raisin, c’est très sucré et cela ressemble fort à notre sirop de Liège, si ce n’est que c’est presque aussi liquide que de l’eau. C’est délicieux ! Avec cela nous avons la « double théière » nationale turque : en bas de l’eau chaude, en haut du thé. L’eau chaude sert à la fois à maintenir le thé chaud et à pouvoir le diluer (le thé turc est très fort).

Nous envisageons d’aller jusqu’à la cité souterraine d’Ozkonak mais le logeur nous dit que ça n’en vaut pas franchement la peine, les autres cités souterraines étant bien plus intéressantes. Du coup nous partons pour le kervansaray (caravansérail) de Sarihan (ou Saruhan). A l’époque de la route de la soie, il y en avait un tous les 40 km car c’était la distance journalière que pouvaient parcourir les chameaux. Ces places fortes servaient de lieu de repos et de refuge, car les biens des marchands suscitaient une grande convoitise. Laissés à l’abandon au cours des siècles, ils tombèrent en ruine d’autant plus rapidement que les pierres étaient récupérées par les habitants du coin pour leurs habitations. Plusieurs caravansérails ont aujourd’hui été restaurés et sont ouverts à la visite. Sarihan n’est pas le plus intéressant, mais les autres (Ağzikarahan par exemple) sont plus excentrés et nous ne les verrons pas.

Il n’y a pas de bus s’arrêtant à Sarihan, mais le logeur nous dit qu’on peut monter dans un bus pour Kayseri et lui demander de nous déposer car c’est sur son chemin. A la petite gare des bus d’Avanos, la réponse est hayir (c’est niet quoi). Pas grave, nous irons à pied, c’est à 6 km. Comme notre plan est assez symbolique, nous partons par la mauvaise route, il faut donc rajouter à cela un détour de quelques kilomètres ^^ Hors village, les bords de route sont jonchés de déchets de construction, c’est dommage… Ce qui est dommage aussi, c’est qu’il pleut. Il drache même, par moments. Les chaussures s’alourdissent d’une seconde semelle de boue. Nous atterrissons sur une 2×2 voies, allez courage, plus que 2 ou 3 km avant Sarihan et en plus nous en avons quasi fini avec les montées !

Soudain, un camion s’arrête. Pourtant nous ne faisions pas de stop ! Nous courrons le rejoindre, et il nous emmène jusqu’au caravansérail. Le chauffeur s’amuse de mon sac à dos placé sur mon ventre et nous montre, en secouant son bedon, que lui aussi il a un sac à dos intégré ^^ Lorsqu’il s’arrête, une sandale décide de descendre du camion avec moi. Je la remets dans la cabine et le camion repart. C’est là qu’on se rend compte qu’une deuxième sandale avait elle aussi décidé de fuguer. Du coup AàG court comme un dératé pour dépasser le camion en secouant en l’air la tatane fautive ! Heureusement ça démarre très poussivement ces machins-là, et la fugueuse a pu rejoindre saine et sauve sa moitié. Le chauffeur était hilare, nous aussi :-)

Grâce à Murphy, maintenant qu’on peut se mettre à l’abri, il ne pleut plus. On distingue très bien les murs originaux (pierre oxydée, parfois sculptée) des parties restaurées, bien blanches et bien nettes. Il n’y a aucun autre touriste, nous pouvons explorer à notre guise tous les recoins. Après l’entrée monumentale se trouve une vaste cour (avec fontaine) autour de laquelle s’organisent toutes les autres pièces.

Sur la gauche, des arcades servaient d’étables tandis que le côté droit se constitue d’une rangée de chambres assez sombres. On y repère des graffitis anciens, dessinés ou gravés sur les vieilles pierres. Au fond de la cour, une belle et grande pièce servant aujourd’hui pour des spectacles culturels. Des photos y montrent l’ampleur des dégâts avant restauration.

Les escaliers qui aboutissent au toit sont bien raides, avec des marches gigantesques. Cette disproportion me donne l’impression de redevenir une toute petite fille pour laquelle les enjambées de son père sont des pas de géant ! Une chose assez étonnante : les toilettes. Elles sont souterraines et c’est manifestement un creusement récent. C’est là que je me rends compte des masses de cars qui doivent venir déverser leurs touristes ici pendant l’été (à moins que ce ne soit juste ce qu’ils espéraient lors de la conception). C’est démesuré ! L’escalier d’accès est hyper large et entièrement carrelé, la salle des lavabos est du même tonneau… J’ai véritablement l’impression d’être dans un hall de gare. L’éclairage automatique est glauque à souhait :-)

Pour le retour, la faim et la soif se faisant sentir, nous décidons de faire du stop. Un camion nous prend presque immédiatement. Seulement il était bien lancé pour affronter la montée, donc il s’arrête quelques centaines de mètres plus loin – argh ! Voyant que nous galopons, il commence à faire marche arrière sur la 2×2 bandes. C’est-y pas gentil ? A Avanos, on achète un pic-nic de fortune : ekmek (pain) et… un litre de PINAR ! « Pinar » est une marque locale de jus de fruits, et malgré la couleur c’est bien un litre de vişne suyu que nous avons pris ;-) Comme on ne trouve rien de comestible à tartiner, nous allons manger un döner kebap dans une des gargottes jouxtant la cami (mosquée). Le cuistot semble très content que AàG le prenne en photo avec son grand couteau devant la broche à kebaps, il nous donne son adresse pour qu’on la lui envoie ^^ AàG s’est pris de passion pour l’ayran, une boisson locale qui ressemble à un mélange salé d’eau et de yaourt.

Nous prenons ensuite le dolmuş pour l’Open Air Museum de Zelve. Les cheminées de fée à l’entrée donnent le ton : c’est BEAU ! Le musée se compose de trois petites vallées bourrées de creusements troglodytiques. En fait c’était un village dont les habitants ont été évacués de force dans les années ’50 car certaines falaises sont instables. Nous verrons en effet de beaux effondrements et des zones interdites au public (je vous jure que c’est pas notre faute si on s’est retrouvé du mauvais côté des barrières !). Les habitants ont dû migrer vers les nouveaux quartiers d’Avanos.

A l’entrée du musée, une dizaine de Mehmet-shops. Personne n’essaie de nous accrocher pour nous vendre de la camelote ou un guidage, c’est parfait. Sitôt la grille franchie, un grand chien qui était couché à l’ombre se lève et vient vers nous. Euh, même s’il remue la queue, je ne suis pas très rassurée… Dans différents carnets de voyage, nous avons lu que les chiens de la région étaient plutôt du style mord-mollets. En fait il est tout gentil. Il a les oreilles coupées et ne semble pas manger tous les jours à sa faim, de ce fait il acquiert immédiatement ma sympathie de Main Nourrisseuse. Nous commençons à visiter, longeant le bord ferme de la première vallée pour ne rien louper (c’est ainsi que nous bypasserons involontairement les barrières des zones craignos). Il nous suit, et nous attend dehors lorsque nous entrons dans les troglos. Nous le surnommons donc « le guide ». Nous voyons un autre couple de touristes s’engager dans la deuxième vallée, et bien ils ont aussi leur guide à quatre pattes (en plus d’un à deux pattes).

Les paysages de Zelve sont époustouflants, c’est la première fois que nous en voyons de tels. Il fait chaud, aussi nous nous mettons à boire notre litre de Pinar dans la fraîcheur relative d’un troglo formé de plusieurs pièces. Il n’y a pas énormément d’églises troglodytique à Zelve, nous en verrons une joliment peinte mais en partie touchée par un effondrement. Les autres ont une décoration plus réduite (gravures et tracés rouges). Il y a également une petite mosquée « récente », qui a été bâtie en pierres et non creusée. Je donne de temps à autre des bouts de pain à notre guide et il apprécie manifestement sa rémunération. Bon, j’avoue, je lui ai aussi donné quelques croquettes pour chat qui ont eu beaucoup de succès ! Il attend toujours poliment que j’aie décidé de lui donner, parfois il met posément une patte sur mon genou et c’est tout.

Au bout de la première vallée, nous croisons les autres touristes (sans leur guide à quatre pattes). Il y a en fait un « tunnel » qui perfore complètement la montagne, il relie la première vallée à la deuxième. Après avoir tout exploré, nous montons sur la terrasse troglodytique d’où part une échelle qui permet d’emprunter le tunnel. Pour les échelles comme pour les escaliers, les hauteurs sont toujours aussi folkloriques ! Nous appelons notre guide et il consent à nous rejoindre sur la terrasse, mais pas à s’enfoncer sous terre. Nous nous lançons dans le tunnel, qui est assez bas de plafond. Une petite lampe est absolument nécessaire pour s’y engager, ça tombe bien j’ai la mienne. On est cataphile ou on ne l’est pas ;-) Le tunnel se transforme en escalier taillé dans la roche, avec des marches toujours aussi folles et un ciel toujours aussi bas. On s’amuse comme des petits fous, c’est Wa1ibi !! On retrouve ensuite l’horizontalité, la galerie s’élargit et offre de belles courbes ; nous finissons par voir le jour, qui donne de chaudes couleurs aux parois. C’est radieux que nous descendons l’échelle de la deuxième vallée :-)

Arrivée en bas, je siffle dans l’espoir que notre guide nous rejoigne par la surface. Quelques seconde plus tard, un guide arrive en courant : celui des autres touristes ! Lui non plus n’a pas voulu les suivre dans le « terrier ». C’est une femelle qui a les mamelles tellement pendantes qu’elles toucheraient presque le sol malgré qu’elle soit haute sur pattes. Je lui donne un bout de pain, mais Guide n°2, moins bien éduqué que Guide n°1, veut fouiller dans mon sac car je prends trop de temps à sa guise.

La visite de la vallée numéro deux est tout aussi intéressante et esthétique. D’autant plus qu’après la pluie de ce matin, le ciel devient petit à petit d’un noir de plomb, cela donne une ambiance terrible ! AàG est tout fou, toutes les cinq minutes il s’exclame : Non mais tu as vu ce ciel, tu l’as vu ?? Rhaâa, il est terrible !!! J’aurai JAMAIS assez de photos pour les quinze jours, faut que je me rationne, j’ai envie de mitrailler ! Ca va donner des photos monstrueuses, un contraste pareil, ça va cartonner ! Rhaâa, c’est vraiment ter-ri-ble ! Non mais tu as vu ce ciel tout noir ? (ad libitum).

Au sommet de la falaise séparant la deuxième de la troisième vallée (plus petite), nous faisons une pause dans le double but de :
- nous reposer car cela fait de heures qu’on n’arrête pas de monter/descendre des falaises, en plein soleil qui plus est
- étudier la fréquentation touristique de la troisième vallée afin de profiter d’un creux pour nous y rendre

En effet, alors que jusqu’à présent nous n’avions vu que des touristes allant par paires espacées d’un bon quart d’heure, la troisième vallée semble la proie de grappes de touristes (une grappe = tout ce qu’on peut caser dans un minibus), de styles divers et variés (des faux trekkeurs au vrai troisième âge).

Ce qui attire tant les grappes de touristes, que certains appellent les « sheep-turists » (nous bêlerons régulièrement durant ces quinze jours, mais notre santé mentale n’est pas en cause, non non), ce sont deux troglodytes particuliers : l’un comporte un moulin, l’autre une église peinte. Nous profitons d’un moment de calme pour en faire des photos mais l’exiguité des lieux et l’oubli du pied photo ne facilitent pas la tâche.

Des cars de touristes arrivent, nous sommes pourtant proches de l’heure de la fermeture du musée. Nous avons mis tout l’après-midi pour le visiter, eux y passeront une demi-heure avec un peu de chance ! Nous comprendrons par la suite que c’est normal. Il faut savoir que la plupart des touristes viennent de la côte et ne passeront que quelques jours en Cappadoce, en excursion organisée. Les locaux hallucinaient quand on leur disait qu’on venait pour deux semaines. Le but de ces tours organisés, c’est que chacun paie un maximum. Cela implique de :
- sauf exception, ne pas emmener les touristes dans les lieux gratuits, même s’ils en valent largement la peine
- faire le plus grand nombre de sites payants sur la journée, tant pis si les touristes n’en voient pas le quart du tiers

Nous aurons l’occasion de voir le programme proposé par ces tours organisés. En une journée (et le départ ne se fait pas à l’aube !), ils font le programme que nous nous sommes fixés pour toute une semaine !! C’est de la folie furieuse, parole de mouton.

Nous partons à pied vers Paşabağ (Paşabaği), un site voisin renommé pour ses vignobles et ses cheminées de fée à plusieurs têtes.

Il est d’ailleurs peut-être temps que j’explique ce qu’est une cheminée de fée et comment ça se forme. Plusieurs volcans ont façonné le paysage de la Cappadoce par leurs nombreuses éruptions. Le terrain se constitue de couches de roche tendre (tuf volcanique) et de roche dure (basalte). L’érosion atteint moins durement le tuf qui est chapeauté par de la roche dure. On obtient ainsi des cônes de tuf surmonté d’un gros chapeau, ce sont les cheminées de fée. Avec le temps le cône s’amincit progressivement, et à un moment donné il ne sera plus capable de porter son chapeau. Une fois celui-ci tombé, le cône se retrouvera sans protection et disparaîtra plus rapidement. Les paysages inédits de Kapadokya sont donc inexorablement promis à la destruction (à l’échelle de temps de la géologie, heureusement pour nous). Les troglodytes se trouvent dans cette roche tendre, très facile à creuser.

A Paşabağ, il y a beaucoup de cars de touristes. Une allée de Mehmet-shops mène jusqu’à une église creusée dans une cheminée, dont l’entrée (payante) se fait grâce à deux échelles. Le site est très beau, le ciel toujours aussi noir… bref, on mitraille ! Dommage qu’il y ait foule (plein de Français en plus). On se ballade ensuite dans les vignes, admirant d’autres cheminées de fée et de magnifiques collines très blanches en forme de meringues géantes ! Il y a déjà nettement moins de monde alors qu’on s’est à peine écartés… Bêêêê ! :-p

Les vignes turques se présentent très différemment de leurs homologue françaises. Aucun guide ne lui permet de s’étendre, la vigne reste seule sur son pied sans connaître ses voisines, à la façon d’un petit buisson fruitier. La base des pieds est complètement enterrée sous une pyramide de terre (peut-être pour garder un peu d’humidité ?) Les touristes ne se gênent pas pour piller les grappes de raisin, tout ça pour en goûter quelques uns et abandonner la grappe entière par terre quelques mètres plus loin !! Ils ne songeraient même pas à avoir un comportement pareil dans les vignobles français !

Certaines meringues sont accessibles sans trop d’escalade, nous avons un peu l’impression de marcher sur la lune ! Quelques autres touristes marchent sur la meringue. Ce sont des Français et ils tiennent des propos complètement stupides qu’ils se sentent obligés de crier pour tout ceux qui se trouveraient dans les 3 km à la ronde. Ca gâche complètement l’atmosphère du lieu et nous médisons de bon cœur contre Roland et Micheline en nous éloignant davantage.

C’est là que je me rends compte que j’ai perdu ma montre, qui est toujours accrochée à la poignée de mon sac à dos. Bon ben c’est tant pis, impossible de la retrouver. C’est pas que j’y tenais mais, une montre, on n’a quand même rien inventé de mieux pour savoir l’heure. Tout le restant du séjour nous serons obligés d’allumer l’appareil photo pour connaître l’heure.

Nous partons à pied vers Avanos après avoir demandé confirmation du chemin à un jandarma. Bah oui hein, ils mettent partout des panneaux “we are so glad to have you in our country…” alors on va pas se gêner ! La caserne des gendarmes, c’est un troglo dans une cheminée de fée ^^

Après 2 km, nous arrivons à l’intersection avec une grande route et nous faisons du stop car nos petits petons commencent à gentiment nous faire comprendre que si leurs conditions de travail ne s’améliorent pas fissa, ils vont entamer une grève générale aussi sec. Ce n’est que notre premier jour de vraies visites, aussi nous décidons de les épargner. Nous sommes directement pris par deux jeunes Turcs qui conduisent une voiture du peuple (c’est étonnant, vous comprendrez pourquoi dans les prochains jours). Le conducteur parle un peu anglais, apparemment il connaît le Limburg car son père y a travaillé (dans les mines ?).

Le soir, nous retournons manger au Tafana. On a beau en faire le tour, les autres restaurants ne nous tentent pas vraiment. En nous apportant l’addition, ils nous offrent deux grappes de raisin blanc. On se force à vider une grappe pour honorer leur gentil geste mais nos estomacs sont déjà pleins à craquer ! En guise de promenade digestive, nous partons faire une tournée des chats dans le vieux Avanos et le quartier des potiers et bijoutiers. Beaucoup de panneaux et d’enseignes sont en français, nous avons demandé au restaurateur le pourquoi du comment mais il ne savait pas nous répondre. Peut-être est-ce simplement parce que le village d’Avanos est jumelé avec Nuits-Saint-Georges ?

Dans la nuit, AàG poussera à pleins poumons son célèbre (enfin célèbre pour moi) cri de terreur. Il a fait un cauchemar. J’entends un peu de bruit à l’étage du dessous, j’espère qu’ils ne s’inquièteront pas trop. Personne ne vient aux nouvelles en tous cas. En fin de nuit je suis un peu malade, je suppose que les raisins en sont responsables car ils avaient vaguement été plongés dans l’eau sans plus (il y avait encore de la terre sur les grains, vous croyez qu’ils nous donnent ceux que les touristes jettent par terre ? ;-) )